‹ uvres de A. René La Sage, ornées de gravures (volume 3)Chapitre 130 sur 227 · LIVRE III, CHAP. XI · texte numérisé non relu

LIVRE III, CHAP. XI

recours à une seconde pomme plus précieuse que l'autre. Une seule émeraucle , dont les rayons du soleil augmentoient 1 éclat, la composoit. Je m'arrêtai encore pour la prendre ; et , ravie de 1 avoir en ma possession , je me promis de ne me plus détourner de ma course, quoi qu'il pût arriver. Jene veux pas, disois-je en moi-même, avoir un vieillard pour mari. Ce sera parle beau Varamis que je me laisserai vaincre.

Pendant que je raisonnois ainsi , le vieillard jeta une troisième pomme, dont il avoit fait sa dernière ressource; c'étoit le plus éclatant rubis que la nature eût jamais produit dans les entrailles de la terre. La plus parfaite escarboucle , le soleil même ne jette point une lumière si vive; cette pomme me parut si merveilleuse , qu'elle me fit oublier ma première résolution ; je voulus posséder encore ce bijou ; niais , comme nous étions déjà fort avancés dans la carrière , l'artificieux Zoroas , qui s'étoit ménagé jusque là, profitant de l'avance qu'il avoit , employa toutes ses forces , et fit si bien que , malgré mes efforts , il arriva le premier aux tentes qui étoient le but de notre course.

A cet événement si peu attendu , tout le peuple s'écria : Oh ! le dangereux homme! qu'il,a.de malice! Chacun nie plaignoit , et auroit souhaité que j'eusse été le partage du beau Varamis. Pour moi , j'avois le désespoir peint dans les yeux : je gardai quelque temps le silence dans l'excès de la douleur qui m'accabloit; puis tout-à-coup , me révoltant contre mon infortune, et ne pouvant plus voir qu'avec horreur les pommes fatales qui en étoient la cause , je les jetai loin de moi avec emportement. Quoi donc ! m'écriai-je dans ma

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fureur , je serai la proie d'un vieillard ? Non , non , Zo roas , tu ne seras point mon époux. L'artifice dont tu t'es servi j)Our me vaincre m'autorise à le manquer de foi. Reprends tes pommes que je déteste plus qu'elles ne m'ont charmée , et va séduire une autre que moi.

En disant ces paroles , je fondois en pleurs; mais j'avoJs beau faire des imprécations contre ma destinée , je devois la remplir. Mon père , quoique touché de ma douleur et de la prière que je lui fis de ne point attacher mon sort à celui d'un homme que je ne pouvois aimer, me répondit que je ne devois imputer qu'à moi seule mon malheur ; qu'il s'étoit engagé par serment à me donner pour époux celui qui seroit assez heureux pour me vaincre à la course; et qu'étant roi, il étoit obligé de tenir sa parole aux dépens de son propre sang.

Je fus donc livrée au vieillard , malgré mes larmes et mes gémissements. Je ne parlerai point delà funeste cérémonie de notre mariage; j'étois si éperdue, et la vue de Varamis , qui s'y trouva présent avec toutes les marques de la plus profonde affliction , me troubla de sorte, que je puis vous assurer que je ne vis rien que lui. Zoroas ne demeura pas long-temps à Eluth après notre mariage. J'avois marqué tant d'aversion pour lui , qu'il mouroit d'envie dêtre dans ses états pour m'y renfermer étroitement. Dès qu'il le put avec bienséance, il prit congé de mon père , qui ne me vit pas sans peine partir sous de si mauvais auspices.

Nous nous mimes en chemin avec cinquante soldats des sujets de Zoroas. Comme les pays que nous avions

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à traverser pour arriver au royaume de Lassa, où régnoit ce vieux prince, étoient tous des pays amis, il avoit cru n'avoir pas besoin d'une garde plus nombreuse ; cependant nous rencontrâmes , dans une vallée entourée d'arbres , les trois géants que vous avez tués. Ils passoient par cette vallée avec la troupe de gens de guerre que vous avez vus, et ils alloient joindre l'armée d'Agrican devant Albraque. Le plus grand de ces géants s'approcha de moi pour me considérer, et me trouvant assez à son gré : Bon, dit-il, voici de quoi faire un présent à notre grand roi Rhadamante le jour de notre arrivée. Zoroas , choqué de ces paroles , et plus encore du dessein du géant , se mit ?ntre lui et moi, et voulut représenter le droit qu'il avoit qu'on ne disposât point de moi contre sa volonté; mais le terrible monstre, qui n'avoit égard à rien, se jeta plein de fureur sur le vieillard , d'un coup de poing lui écrasa la cervelle, et le renversa roide mort aux pieds de son cheval, en lui disant : Foible insecte, va porter dans les enfers la peine de ton insolence.

A ce spectacle effroyable, toute notre escorte épouvantée prit la fuite. Je voulus m'enfuir aussi; mais Marfuste ne m'en laissa pas le temps. Il me saisit , et d'une main me porta sur le dos du plus haut de ses chameaux.

Voilà, seigneurs chevaliers, dit Léodile en achevant son discours , quelle a été ma triste aventure ; et par ce récit, vous pouvez juger que si les plus grandes fortunes sont sujettes aux plus grands revers , en récompense une rigoureuse destinée peut aussi facilement changer. Cette réflexion étoit si juste, que dès le len-

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demain Brandimart ayant entendu une voix qui se plaignoit, piqua pour s'éclaircir de ce que ce pouvoit être , et trouva que cétoit sa chère Fleur-de-Lys, Mais s'il eut une joie infinie de la rencontrer , il ne la vit pas sans peine dans l'état où elle étoit. Il lui demanda, en la déliant, par quelle étrange aventure elle se trouvoit dans cette situation. Elle lui répondit qu'elle ne pouvoit lui donner d'éclaircissement là-dessus , puisqu'elle ignoroit elle-même comment on lui avoit pu faire cet indigne traitement sans qu'elle s'en fût aperçue.

Les deux dames et les deux chevaliers s'entretenoient encore de cette aventure , lorsqu'ils virent passer auprès d'eux un ^erf d une heauté merveilleuse. Il étoit blanc et tout marqueté de taches incarnatesc Son bois paroissoit d'or massif, ainsi que la corne de ses pieds, et il portoit au cou un carcan de même métal, sur lequel étoient écrites quelques lettres qu'on ne pouvoit bien distinguer que de près. Fleur-de-Lys, touchée de la beauté de cet animal, ne put s'empêcher de se récrier d'admiration ; ce qui obligea Brandimart de courir après le cerf, dans le dessein de le prendre , et d'en faire présent à sa dame. Mais Bridedor ne couroit pas assez légèrement pour l'atteindre ; Rabican même y auroit échoué , pai'ce que le cerf merveilleux avoit eu par féerie le don de ne pouvoir être atteint. Aussi Brandimart l'ayant bientôt perdu de vue, et craignant avec raison, s'il s'obstinoit à le poursuive, qu'il ne retrouvât plus sa maîtresse, prit le parti de la rejoindre, non sans quelque confusion de n'avoir pu réussir dans son entreprise. Mais la tendre Fleur-de-Lys , bien loin de se plaindre du peu de fruit de sa course, lui fit des re-

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