CHAPITRE XL
Histoire de Lcodile.
Mon père est roi d'Eluth, pays des plus riches de l'Orient , et je m'appelle Léodile. Quelque beauté dont on me flattoit m'attira l'attention de deux princes voisins du Cathay 5 ils me recherchèrent. Le premier, nommé Zoroas le Vieux, passoit dans le royaume pour un prodige de savoir et de prudence ; de plus c'étoit le prince de l'Asie le plus riche en pierreries. L'autre amant, qu'on appeloit Varamis le Beau , étoit jeune et parfaitement bien fait. Mon cœur ne balança pas longtemps entre ces deux rivaux j mais comme mon père avoit une autorité absolue sur moi, et qu'il paroissoit porté pour Zoroas , à cause de sa haute réputation de sagesse, je craignis quil ne se déclarât en sa faveur. Pour me rassurer contre cette crainte, je conjurai le roi mon père de ne m'accorder à aucun amant qu'il ne m'eût devancée à la course. Il me le promit j et , sur la foi de sa promesse , je demeurai persuadée que personne au monde ne pourroit m'épouser contre ma volonté j car je courois si légèrement, que j'ai plus d'une fois passé les biches et les daims. Voilà donc ce qui fut réglé.
Mes deux amants se préparèrent k courir i'ontre
280 r.OI.AND i/amoureux.
moi : on marqua un jour pour la course ; et quand il fut arrivé , Zoroas et Varamis parurent dans la lice. Le premier , monté sur une mule, portoit une gibecière d'or à son côté ; et l'autre , sur un puissant coursier , couvert d'un riche cap;iraçon en broderie d'or , faisoit éclater sa magnificence et sa belle disposition; ils tirèrent au sort tous deux, et la fortune favorisa le vieillard. Je fis serment entre les mains des juges de la course que j'acceptero:s pour époux celui qui parviendroit au bout de la carrière avant moi.
Alors Zoroas et moi nous nous plaçâmes au bout de la lice. Tous les spectateurs ne pouvoient s'empêcher de rire de voir cet amant suranné entreprendre de me vaincre à la course; effecti\ement , il sembloit qu'il eiit sur les épaules un poids décent livres, tant il étoit appesanti de celui de son corps ; et il se faisoit encore plus cassé qu'il n'étoit. Lui donc sur sa mule , et moi sur ma haquenée, nous nous disposâmes à courir. Dès que la trompette eut donné le signal , Zoroas partit seul. Pour me jouer du vieillard, je le laissai avancer quelques pas dans la carrière , ne doutant pas que je ne le devançasse bientôt. Il alloit si lentement, que je ne me hâtois point de partir. Je partis pourtant à mon tour ; et lorsque le rusé Zoroas s'aperçut que j'étois près de le joindre, il fit briller à mes yeux une pomme d'or qu'il avoit tirée de sa gibecière , et la jeta au-devant de mes pas. La beauté de ce métal, qui corrompt la plupart des hommes, me charma; je fus tentée de ramasser la pomme, quoiqu'elle eût roulé, et que je fusse obligée de retourner sur mes pas; je cédai à ce désir. Ce retardement ne m'empêcha pas de rejoindre Zoroas , qui eut