LIVRE III, CHAP. XII
bouclier en fut fracassé, et la lame de Durandal, malgré la bonté de sa trempe , pensa se rompre; elle plia jusqu'à la garde. Toute la force du paladin ne l'empêcha pas d'être renversé lui-même : un des taureaux lui passa sur le corps , et le foula de ses pieds d'airain. Le guerrier se releva ; et les taureaux l'ayant renversé une seconde fois, s'acharnèrent sur lui , brisèrent ses armes de leurs pieds et de leurs cornes; ils lui donnoient à peine le temps de respirer.
Braridimart, qui souffroit de le voir dans un si grand péril, voulut voler à son secours ; mais la demoiselle le retint , en lui disant qu'il jetteroit son ami dans un péril encore plus affreux s'il alloit le secourir; qu'il le verroit disparoître à l'instant; et qu'en un mot, un seul chevalier devoit mettre à fin cette aventure.
Tout brisé qu'étoit Roland , il ne perdit point courage. Il ramassa toutes ses forces ; il prit les deux taureaux chacun par un pied , les secoua de ses deux mains avec tant de vigueur, qu'il les renversa l'un sur l'autre ; il saisit ensuite les deux cornes de celui qui étoit dessus, et les tira d'une telle violence, qu'il les lui arracha; puis , sans donner le temps à l'autre de se relever , il lui en fit autant. Aussitôt ces deux animaux perdirent toutes leurs forces, et s'enfuirent dans la forêt en mugissant. Quoique le paladin eût beaucoup souffert en ce genre extraordinaire de combat , il avoit tant d'impatience de voir la fin de l'aventure, que, sans se reposer, il reprit le cor. Il n'en eut pas sitôt sonné, que la terre trembla sous leurs pas. Elle s'ouvrit; et parmi les feux que ce gouffre poussoit abondamment , ils en virent sortir un dragon effroyable pour sa grosseur et
pour sa figure. Il avoit quatre pieds, tout couverts d'écailles vertes, dures, de même que le reste de son corps, et armés de fortes griffes. Le plus terrible griffon du mont Caucase n'en eut jamais de semblables. Il avoit une corne au front , et la gueule plus fendue que celle d'un crocodile. Ses dents étoient longues et tranchantes, et sa langue avoit trois pointes affilées comme des flèches. Ses ailes, pareilles à celles des chauve-souris, paroissoient être moins de plumes que de chair, et avoient dix toises d'étendue d'une extrémité à l'autre quand il les déployoit. Elles sembloient ne lui avoir été données par la nature que pour lui aider à traîner une queue d'une longueur prodigieuse , revêtue d'écaillés comme tout le reste.
L'intrépide guerrier s'attacha peu à le considérer. Il se pressa d'ouvrir le livre , et il y lut ces paroles : Les écailles du dragon sont impénétrables : va chercher dans sa gueule, au mépris des flammes qu'il vomit, à tarir les sources de sa vie. Si tu le tues, coupe -lui la tête , et arrache ses dents , que tu sèmeras en terre : il naîtra soudain de cette semence des guerriers qui fei'ont tous leurs efforts pour t'ôter la vie. Si tu as le bonheur de les vaincre , tu pourras te vanter d'être la fleur de tous les guerriers du monde. Cependant le dragon s'avancoit vers le paladin. A l'approche de ce monstre, Fleur-de-Lys et Léodile effrayées voulurent s'enfuir ; mais la demoiselle , qui avoit connoissance de toutes ces choses , les rassura , en les avertissant que tous ces monstres , et tout ce qu'elles verroient paroître , n'étoient à craindre que pour le chevalier qui les combattoit.
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Le comte opposa Duraiidal et son bouclier au dragon, qui venoit fondre sur lui les ailes étendues. Lo bouclier résisti^au choc de Vanimal, qui le prit entre ses griffes , et le mit en pièces. Roland lui déchargea sur la tête deux ou trois coups d'épée, sans pouvoir entamer les écaiUes qui la couvroient. Le dragon le choquoit impétueusement de sa corne, et lui dardoit sa langue à trois pointes contre la j#au , qu'il ne pouvoit percer à la vérité , mais il la brûloit de ses feux. Roland en souffroit beaucoup. Les plumes qui ombrageoient son casque en furent consumées 5 néanmoins, suivant l'avis du livre, comme il vit que le monstre savancoit sur lui pour l'engloutir , il se hasarda de lui fourrer le bras et l'épée jusqu'à la garde dans sa gueule béante, au travers des flammes qui en sortoient; ce qu'il fit avec tant de force et de bonheur , que Durandal , traversant le gosier du dragon, alla lui percer le cœur. Malheureusement son bras et sa main en furent tout brûlés j et, ce qui affligeoit davantage le comte , c'est qu'il ne se sentoit plus en élat de s'en servir : il fut même obligé de, laisser tomber son épée , ne pouvant plus la tenir. Il en parut inconsolable; mais la demoiselle, qui l'avoit engagé dans cette entreprise , lui enseigna le moyen de se guérir sur-le-champ. Noble chevalier, lui dit-elle , lavez votre bras dans le sang du dragon. Roland la crut , et son bras devint aussi sain et aussi vigoureux qu'auparavant.
Ensuite il coupa la tête du monstre , il en arracha
toutes les dents; et, après avoir fait autant de trous
dans la terre avec son épée, il les y sema. On vit dans
le moment pousser cette semence. Il parut d'abord des
Roland l'Amoureux, i. ly
apo r.OLAND L AMOUREUX.
plumes , puis des casques , des cuirasses , et enfin des corps tout armés cl un acier poli. Tout celas'élevoità vue dœil, et il se formoit des guerriers d^uie contenance fière et martiale. Il en parut un si grand nombre, qu'un autre que le comte en eût pâli d effroi. 11 y avoit des gens de pied et de cheval 5 et parmi ces derniers, on remarquoit des trompettes, des lances et des bannières. Lorsqu'ils furent tou*"assemblés, la terre dontils étoient sortis se referma. Les chevaliers se mirent à la tète; et, la lance en arrêt , marchèrent contre le paladin , en criant d'une voix terrible : Guene ! gK.erre !
Le vaillant fils de Milon ne perdit point de temps , sauta sur Bayard sans mettre le pied à l'ëtrier, et se mit en état de soutenir l'attaque que ces fiers enfants de la terre venoient lui livrer. Le voilà donc aux mains avec ces malheureux guerriers qui dévoient mourir le jour même de leur naissance. Bayard les écrasoit de ses pieds , et Durandal fendoit boucliers , casques et cuirasses, comme les matières les plus fragiles. Enfin Roland mit à mort toute cette petite armée ; et, à mesure qu'ils tomboient sous ses coups, la terre, leur mère, s'ouvroit pour les recevoir dans ce même sein qui venoit de les produire.