CHAPITRE XIII
Suite de l'aventure <lu cor enchanté.
Le guerrier, ne se voyant plus d'ennemis, sonna du cor pour passer à la troisième aventure 5 mais il ne s'offrit à sa vue qu'une levrette blanche qui, sortant d'entre les arbres de la foret , vint se coucher à ses pieds. Quoi ! dit alors Roland avec dépit, c'est pour si peu de chose que j'ai souffert tant de peines et de fatigues ? est-ce là ce qui devoit me faire tant de plaisir ? Oui , chevalier , lui dit la demoiselle; si vous voulez faire de cette levrette l'usage que je vous enseignerai, vous serez plus heureux qu'aucun monarque de la terre.
Assez près de ce royaume, continua-t-elle , il y a une île qu'on appelle l'île du Trésor. Une nymphe , nonmiée Morgane la fée , en est la souveraine. C'est elle qui distribue tout l'or qui se répand dans le monde , et qui le fait couler de son île par dessous terre dans les entrailles des montagnes , et le long de quelques fleuves. Cette fée n'est pas seulement la source de toutes les richesses , elle l'est aussi de toute beauté ; elle-même est la plus belle dame de toute la terre. Morgane possède un cerf qu'elle laisse aller par le monde, sans craindre de le perdre. Cet animal , qui s'appelle le cerf merveilleux , est le plus riche trésor qu'on puisse avoir en sa possession , puisqu'il change trois fois par jour de bois et de ramures, qui sont toutes de lor le plus pur,
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et qui pèsent cViacune plus de trois cents livres. Pour être maître de ce cerf, il faut avoir passé par les épreuves que vous venez d'achever. Ce cerf a le don de ne pouvoir être pris que par le moyen de la levrette que vous voyez. Elle le sait trouver partout où il se cache ; elle le fait partir, le suit en aboyant durant six jours sans relâche; et, le sepliènie, elle le ramène sans force et sans haleine au même lieu d où elle Fa fait partir , et alors on peut le prendre sans peine : ainsi vous pouvez vous servir de cette levrette en sonnant tr(jis fois du cor , et vous parviendrez à la possession du cerf merveilleux, qui vous donnera de quoi acquérir tous les honneurs et les états auxquels vous voudrez aspirer ; et vous saurez, noble guerrier, qu avant vous aucun chevalier n'a sonné deux fois du cor enchanté. Plusieurs ont voulu éprouver laventure ; mais tous y ont perdu la vie , ou du moins la liberté.
Le généreux Roland , qui ne se soucioit nullement de .richesses, répondit à ce discours : Belle dame , je ne me repens point de mètre exposé au péril de la mort ; l'honneur d'un guerrier consiste à l'affronter dans l'exercice des armes ; mais , pour les richesses , je ne les estime pas assez pour les souhaiter. Elles ne valent ni la peine que l'on prend à les rechercher , ni les soins que leur conservation nous coûte. C'est pourquoi , gardez la levrette pour ceux qui les chérissent. Il ne sera pas dit que le neveu de Charles le Grand est devenu chasseur de cerf.
Seigneur chevalier, reprit la dame, j'ai oublié de vous avertir que la possession du cerf merveilleux vous donnera le droit de voir le beau visage de la fée, et
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peut-être vous en lerez-vous auner. A ces paroles, le comte sourit ; et , comme il ne pouvoit rien admirer qu'Angélique: Je conviens, repartit-il, que le droit dont vous parlez a de quoi tenter uri cœur sensible ; mais pour moi, qui porte les chaînes de la première beauté de l'univers , je ne puis aimer I\lorgane ; je rejetterois la tendresse de la mère même des Amours. En disant cela, le paladin salua civilement la demoiselle, et lui rendit le cor avec le livre.
Cette demoiselle fut bien mortifiée du mépris que Roland faisoit de sa bonne fortune , parce qu'elle aimoit un jeune chevalier que le désir d'acquérir de la gloire avoit privé de la liberté. Morgane le retenoit en son pouvoir avec d'autres guerriers qui avoient succombé dans l'aventure que le comte venoit de mettre à fin. La belle, après l'infortune de son amant, avoit été consulter une magicienne de ses j)arentes sur les moyens de le délivrer; 1 enchanteresse lui avoit répondu qu un seul chevalier dans le monde pouvoit détruire l'enchantement de la fée ; et elle lui avoit donné le livre et le cor avec toutes les instructions nécessaires. La demoiselle cherchoitce chevalier que sa parente lui avoit dépeint ; et en voyant Roland , elle n'avoit pas douté que ce ne fût lui.
Le refus que ce paladin faisoit de poursuivre ses avantages , et de garder la levrette , accabla donc de douleur cette malheureuse amante, qui voulut engager Brandiniart à finir ce que son compagnon avoit si heureusement commencé; mais Fleur-de-Lvs , tout alarmée, pâlit à cette proposition; elle déclara qu'elle n'y consentiroit point, et qu il ne falloii point à son amant d'autre
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trésor ni d'autre dame qu'elle. Après une déclaration si précise, Brandimart n'eut garde de sonner du cor; et ce fut un bonheur pour lui : car , dès le moment que le comte eut renoncé à la conquête du cerf merveilleux et de la fée, la leviette avoit disparu ; et, avant que de la revoir , l'amant de Fleur-de-Lys auroit été obligé de combattre les deux taureaux et le dragon , que le son du cor n'eût pas manqué de reproduire.
La demoiselle, toute désolée, partit avec le livre et le cor , dans le dessein d'aller consulter sa parente sur ce qui venoit d'arriver ; et les chevaliers se disposèrent à retourner avec les dames vers la ville d'Albraque. Brandimart, monté sur Bridedor, prit en croupe Fleurde-Lys , et Roland se chargea de porter sur Bayard Léodile , qui n'avoit point de cheval. Ils étoient déjà en marche, lorsqu'ils rencontrèrent un chevalier de bonne mine, couvert d'armes magnifiques. Le fils de Milon le salua fort civilement , et linconnu lui rendit le salut ; mais ce dernier n'eut pas sitôt jeté les yeux sur Léodile , qu'il s'enflamma de colère. Chevalier , dit-il d'une voix haute au guerrier français , la dame qui t'accompagne est la fille du roi Monodant , et la souveraine de mon cœur. Prénare-toi à me la céder ou à la défendre contre moi.
De quelque mérite éclatant que cette princesse soit pourvue , répondit le comte , je n'aspire point au bonheur de la posséder, et je vous la cède, si elle consent à se mettre sous votre conduite. C'est agir et pai'ler eïi bon chevalier, reprit finconnu en souriant, et vous devez par votre prudence éviter bien des mauvaises aventures. Léodile , qui avoit reconnu le beau Varamis