‹ uvres de A. René La Sage, ornées de gravures (volume 3)Chapitre 146 sur 227 · I.IVRE III, CHAP. XVIII. ZlJ · texte numérisé non relu

I.IVRE III, CHAP. XVIII. ZlJ

poussa ensuite vers Ti ufalJin , qu il eut bientôt atteint, il le prit par le bras, l'enleva de dessus son cheval comme un léger fardeau, et, le mettant en travers sur le cou de son coursier, il l'emporta à un bout du champ, où se trouva par hasard le cheval du roi Uldan , qui broutoit les feuilles d'un buisson, après avoir perdu son maître, que Grifon avoit renversé. Renaud s'approcha de cet animal, ôta sa bride et les courroies de sa selle, et en lia Trufaldin par les pieds à la queue de Rabicanj mais il le lia si fortement qu'il eût été difficile de l'en détacher. Après quoi , remontant sur Rabican , il se mit à courir par la campagne, traînant le traître les jambes en haut et la tète en bas, et criant à haute voix : Accourez, chevaliers d'Albraque; accourez, le roi Trufaldin implore votre secours.

Brandimart quitta le combat où il étoit engagé contre Torinde, pour courir vers le malheureux roi du Zagathay ; mais , quoique Bridedor fût un des meilleurs chevaux du monde , il ne pouvoit atteindre Rabican. Les fils d'Olivier, qui s'étoient remis de leur désordre , poursuivirent aussi Renaud fort inutilement. Le fils d'Aymon se jouoit d'eux : tantôt il les laissoit approcher ; et lorsqu'ils se flattoient de le pouvoir rejoindre, ils se tiouvoient plus éloignés de lui que jamais. Enfin il poussa son cheval vers le comte d'Angers , qui combattoit contre Marphise ; il passa entre eux deux , en disant à Roland d'un air insultant : Comte , recois de mes mains ce roi si respectable que tu t'es chargé de défendre , et que tu préfères à tes meilleurs amis • ensuite il continua sa course jusqu'à ce que le misérable corps qu'il traînoit fi^t entièrement démembré , et qu'il

3l8 ROLAND l'amoureux.

n'en restât plus aucune partie à la queue de Rabican.

Le fils de Milon devint furieux lorsqu'il s'aperçut de ce que Renaud venoit d'exécuter ; et son cœur , peu accoutumé à dévorer des affronts , sembloit , comme le mont Etna, exhaler des flammes. Il quitta la reine persanne, poussa Bayard avec impétuosité contre son cousin , qui lui étoit alors aussi odieux qu'il lui avoit autrefois été cher. Le seigneur de Montauban , satisfait d'avoir si glorieusement consommé sa vengeance , cessa de courir j et , s'approchant au petit pas du comte , il voulut le dissuader de combattre : il lui représenta qu'il étoit désormais inutile de prendre le parti de Trufaldin, dont le ciel venoit de disposer, et qu'il le supplioit de lui rendre son amitié , dont il ne s'étoit point rendu indigne. Roland étoit trop hors de lui-même pour goûter tout ce que son cousin lui dit de touchant sur ce sujet : il le défia sans lui répondre , et se jeta sur lui avec la dernière fureur. Le fils d'Aymon, piqué de lui voir si peu de raison, se défendit avec autant de vigueur qu'il étoit attaqué.

La reine Marphise suivit Roland; mais les deux frères, que la mort de Trufaldin dispensoit de courir après Roland, arrêtèrent cette princesse, qui tourna contre eux ses armes redoutables. Ainsi, malgré le trépas du perfide , qui auroit dû finir les différends , tous ces guerriers recommencèrent à combattre les uns contre les autres avec plus d'animosité que jamais. Les deux cousins surtout se frappoient d'une manière étonnante. Si le comte d'Angers avoit plus de force , le seigneur de Montauban étoit plus léger et plus adroit ; la légèreté de Rabican sembloit ajouter encore à celle de son maître. Enfin

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