LIVRE I , CHAP. VIX. 3 J
fondirent l'un sur l'autre avec beaucoup de vigueur.
Le Français brisa sa lance contre le Sarrasin sans l'ébranler; mais Serpentin lui donna un si rude coup, qu'il lui fit pei'dre les étriers. Richard , duc de Normandie, se mit aussitôt sur les rangs pour venger An- ^elin : ce qui ne lui réussit pas. Le fils du roi Balugant l'envoya tenir compagnie au Bordelais. Salomon , roi de Bretagne, un des principaux pairs du royaume, entra ensuite dans la carrière, et augmenta le nombre des malheureux.
Le jeune Serpentin s'acquit de la gloire par ces exploits. Les Sarrasins , qui se trouvoient alors en grand nombre à la cour de Charles , en firent trophée. Balugant surtout ne pouvoit contenir la joie qu'il en ressentoit. Le prince Astolphe , piqué de l'ostentation avec laquelle ces ennemis du nom chrétien f'aisoient éclater leur avantage , ne put souffrir plus long-temps leur fierté. 11 se hâta d'entrer dans la lice. Il tenoit en arrêt la riche lance d'Argail, et il se promettoit bien de rétablir rhonneur de l'empire. Il alloit en effet moissonner tous les lauriers du brave Serpentin, si la fortune, qui se joue de nos projets , n'eiit déconcerté le sien par un accident auquel il ne se seroit jamais attendu. Son cheval avoit déjà fourni la moitié de sa carrière avec beaucoup de vitesse, lorsque le mauvais destin de son maître lui fit rencontrer un tronçon de lance qui roula sous son pied. L'animal bronche, tombe, et entraîne dans sa chute le prince anglais, qui s'évanouit de la force du coup. Il ne reprit Fusage de ses sens que chez lui , où on fut obligé de le porter. Certes! ses bonnes intentions niéritoient une autre récompense. Aussi fut-il plaint de tout
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le monde. Serpentin même se montra sensible à son
malheur, quoiqu'il eût très-grand sujet de s'en réjouir.
Il comptoit d'ajouter cette palme à celles qu'il avoit déjà
cueillies.
Ce vaillant prince, après qu'on eut emporté Astolphe, mit encore par terre cinq ou six chevaliers chrétiens. On conmiencoit à croire qu'il remporteroit l'honneur de la fête, lorsqu'on vit paroître Ogier le Danois. A la vue de ce nouveau paladin, le peuple de Paris sentit ranimer son espérance. Les deux chevaliers poussèrent leurs chevaux avec furie. Ogier fut ébranlé. Il chancela dans les arçons, et peu s'en fallut qu'il ne tombât; mais le tenant ne put soutenir la violence du coup qui lui fut porté; il alla trouver ceux qu'il venoit de renverser. A cet heureux changement , les chrétiens poussèrent des cris de joie, et les Sarrasins en marquèrent du dépit sur leurs visages.
Le brave Danois, demeuré vainqueur, devint à son tour le tenant , et fit espérer à toute la cour qu'il ne cesseroit pas sitôt de l'être. Le roi Balugant, transporté de colère, se présenta pour venger l'affront de son fils; mais Ogier l'abattit lui-même, et après lui les courageux Isolier et Mataliste, jeunes frères de Ferragus. Gaultier de Montléon leur succéda , et ne fut pas plus heureux. Comme il étoit chrétien , le tenant parut touché de son malheur, et dit à ceux de sa religion : Seigneurs chevaliers , ne nous empressons point de nous combattre les uns les autres. Laissez le champ libre aux Sarrasins. Quand nous les aurons tous vaincus , nous nous disputerons bien alors le prix du tournoi.
Spinelle d'Altamon , Sarrasin . avant entendu le dis-