LIVRE I, CHAP. VIÎ. 3r
cours du Danois , crut qu'il y alloit de sa gloire d en tirer raison; néanmoins il n'eut o[ue l'honneur d'en avoir formé le projet. Ogier lui porta un si furieux coup de iance , qu'il i'étendit tout de son long sm^ la poussière. Tel fut jusque là le succès des joutes. O ciel! n'abandonnez ]>oint le bon Danois : il a plus que jamais besoin de votre secours, un géant terrible va l'assaillir.
Le roi Grandonio , irrité de voir les Sarrasins si maltraités, ne put demeurer plus long-temps dans l'inaction. Il s'étoit proposé , je ne sais pourquoi , de ne combattre que des derniers; mais un mouvement de fureur, dont il ne fut pas maître , l'entraîna dans la carrière : c'étoit le plus fort des Sarrasins après Ferragus. Il avoit une stature gigantesque, avec un air à inspirer de l'effroi, il montoit un cheval d'une grandeur démesurée, et portoit pour devise un Mahomet d'or sur un champ noir. Tous les chrétiens , en le voyant s'apprêter au combat , furent saisis de crainte. Ganes de Poitiers, autrement le comte Ganelon, en eut entre autres tant de peur, qu'il abandonna furtivement le camp, pour n'avoir pas à soutenir le choc d'un si rude champion ; et un moment après lui Macaire de Lozane , son neveu , Anselme de Hautefeuille , Pinabel, et tous les autres Mayencais, excepté Hugues de Melun , se retirèrent secrètement , comme si la lâcheté eût été héréditaire dans cette perfide maison.
Le roi sarrasin avoit une lance aussi grosse qu une antenne; son cheval ne causoit pas moins de frayeui que lui. L'épouvantable animal faisoit d'horribles hennissements en courant dans la carrière: Il brisoit les cailloux qui se trouvoient sous ses pieds, et la terre
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en trembloit. Le Danois, malgré les lauriers qui onibrageoient son front victorieux, ne put s'empêcher de frémir en considérant l'énorme grandeur de son ennemi. Il rappela toutefois son courage; et, le mesurant au péril qui le menacoit, il fondit comme un lion sur Grandonio, qu il éhranla si bien de son coup, qu'on vit le corps de ce géant pencher presque jusqu'à l'é trier. On crut que la lice alloit retentir du bruit de sa chute ; cependant il ne tomba point; et le vaillant Ogier eut beau se couvrir tout entier de son écu, il ne put tenir contre l'énorme lance de son ennemi, qui le renversa sous son cheval.
Alors un cri de joie s'éleva parmi les Sarrasins, qui ne doutèrent plus que le prix des joutes ne fût pour eux. Ils commencèrent même à insulter les chrétiens, dont la contenance chanijée rendoit témoignage des peines du cœur. Le duc ^laime de Bavière et le fameux Turpin de Reims, choqués de linsolence des Espagnols, voulurent abattre leur orgueil. Ils se présentèrent l'un après l'autre contre le tenant, qui par malheur leur fit vider les arçons. Le Bavarois fui dan<jereusement blessé au côté, et le bon archevêque eut le bras gauche démis de sa chute. Guv de Bourgogne, qui portoit pour devise un lion noir en champ d'or, eut aussi la même destinée : ce qui donna tant de fierté au vainqueur, qui de son naturel nétoit déjà que trop insolent, qu'il outragea tous les chevaliers de la cour, en les apostrophant sans ménager les termes.
Yvon Angelier, Avarie et Berenger ne purent souttrir ses bravades et son orgueil : ils se mirent sur les rangs; mais, hélas! leurs forces ne répondirent pas à
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leur bonne volonté : le géant 1«8 abattit , et après eux Hugues de Melun , dont la chute fut le moindre déshonneur que reçut ce jour-là sa maison. Il en coûta la vie au malheureux Ugolin de Marseille, qui, sans considérer sa foiblesse , osa tenter ensuite la fortune des armes. Le terrible Grandonio le perça d outre en outre de sa cruelle lance. Le fort Alard et le jeune Richardet, dignes frères du seigneur de Montauban , donnèrent plus d'occupation au Sarrasin. Il les terrassa toutefois l'un et l'autre , et leur défaite acheva de refroidir la valeur des chevaliers de la cour.
Il ne paroissoit plus d'assaillants sur la lice, et l'orgueilleux Espagnol recommencoit à insulter les chrétiens avec mépris, lorsqu'on vit ouvrir les barrières du camp à l'arrivée du célèbre Olivier de Bourgogne. Il revenoit de s'acquitter d'une commission importante dont l'empereur l'avoit chargé , et il avoit cru ne pouvoir mieux signaler son retour qu'en paroissant au tournoi.
Quand les Français aperçurent ce généreux paladin , ils poussèrent à leur tour des cris de joie. La confiance se rétablit dans leurs cœurs. Après Roland et Renaud , dont il étoit parent, il passoit pour le plus fort guerrier de tout l'empire. Il savoit si bien manier un cheval, et il avoit l'air si noble, qu'il effacoit tous les chevaliers qui s'étoient mis jusqu'alors sur les rangs : il montoit un vigoureux coursier, dont la fierté répondoit à la sienne. Dès qu'il parut prêt à partir, les peuples s'écrièrent : Vive le bon marquis de Vienne, l'honneur du nom français! A ce cri, il se sent encore plus animé à soutenir l'attente qu'on a de lui; mais le superbe roi sarrasin en
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vioit d'un ris nioqueuf, et se promettoit bien de faire aussitôt évanouir ces flatteuses espérances.