I.IVKE IV, CHAP. IV
%èrent avant lui en Altin; il est vrai qu'ils avoient pris lin chemin plus court, et qu'aucune chose ne les retarda sur la route. Ils se ti'ouvèi'ent un soir à l'entrée d'un pont qui traversoit une rivière assez rapide. Ils la passèrent, et entrèrent dans une prairie, au milieu de laquelle il y avoit un palais magnifique, d où il sortit une troupe de demoiselles qui se mirent à danser au son de plusieurs instruments. Les chevaliers demandèrent en passant à un homme qui avoit un faucon sur le poing et menoit des chiens en laisse, à qui ce palais appartenoit. Il est à notie roi, répondit-il. Le lieu où il est bâti étoit autrefois un bois de haute futaie ; et ce pont, qui s'appeloit dans ce temps-là le pont Périlleux, se nomme à présent le pont de la Rose. Il étoit alors gardé par un cruel géant qui ravissoit l'honneur des demoiselles, et massacroit les chevaliers qui y passoient ; mais Marquinor , vaillant guerrier de ce pays , tua ce monstre en combat singulier, et devint- roi d'Altin par cet exploit. Pour monument de sa reconnoissance envers son peuple, qui l'avoit choisi pour souverain, il fit couper une partie du bois, et bâtir à sa place ce grand palais qvie vous voyez, où tous les chevaliers et les dames qui passent par ici sont très-bien reçus.
Grifon proposa aussitôt à ses compagnons de s'arrêter dans ce palais. J'y consens , dit Brandimart^ et moi aixssi, dit Aquilant; et nous irons même, si vous le souhaitez, offrir nos services à ces belles dames qui dansent dans la prairie. Ils descendirent tous trois de cheval, et s'avancèrent vers les demoiselles , qui témoignèrent beaucoup de joie de leur arrivée. Les danses et les chansons se renouvelèrent avec plus de vivacité, ce
358 ROLA.XD iJa.MOCP.EUX.
qui dura jusqu'à ce qu'il survînt une dame à cheval. Les demoiselles la prièrent de mettre pied à terre , et d'enibellir leur fête de sa présence. Les trois guerriers adnnirèrent sa beauté. Griton surtout en fut frappé ; mais imaginez-vous la surprise de ce chevalier, lorsque, tenant la bride du cheval que la dame montoit, il reconnut Bridedor dans ce coursier. Il en frémit, et tout troublé , il pria la dame de lui apprendre comment elle avoit eu ce cheval. Cette question étonna la trompeuse Origile , car c'étoit elle ; mais comme son esprit étoit fertile en ruses et en mensonges, elle se remit, et répondit à Grifon : Jai trouvé ce coursier attaché à un arbre, près d'un pont sur lequel étoit étendu par terre un chevalier mort , et auprès de lui dans le même état un grand géant qui avoit la tête fendue jusqu'à l'estomac. Aquilant et Brandimart demandèrent quelles armes portoit le chevalier ? Origile leur désigna celles de Roland; ce qui (it croire aux trois guerriers que le comte avoit perdu la vie.
On ne peut exprimer l'affliction dont ils furent saisis. O grand paladin ! s'écria Brandimart en gémissant, qui sont les lâches qui t'ont trahi ? Je sais bien qu'il n'y a point de géant , ni de monstre au monde capable de t'avoir privé de la lumière. Aquilant et Grifon ne disoient rien • mais le silence qu'ils gardoient ne marquoit que trop leur douleur. Les demoiselles du palais s'empressèrent de les consoler, et comme la nuit approchoit , elles les entraînèrent dans le château, où elles essayèrent de bannir leur profonde tristesse par de nouveaux divertissements. Un repas splendide succéda aux danses et aux concerts. Les mets les plus