‹ uvres de A. René La Sage, ornées de gravures (volume 3)Chapitre 168 sur 227 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Comment le seigneur de Montauban secourut deux demoiselles et combattit pour elles un géant.

Le seigneur de Montauban , accompagné d'Astolphe , son cousin , et des deux parfaits amis Irolde et Prasilde , avoit pris le chemin de France , croyant , sur le rapport du prince anglais, que le comte d'Angers y i^etournoit. ÎSéanmoins comme ils passèrent par le royaume dEluth, qui étoit la route la plus commode et la plus belle, ils ne s'écartèrent pas beaucoup de celle que Roland avoit suivie. Ils évitèrent toutes les aventures pour faire plus de diligence. Cependant, après avoir traversé un grand nombre d'états, ils rencontrèrent un jour au pied d'un arbre une demoiselle qui pleuroit amèrement, et paroissoit avoir une vive douleur.

LIVRK IV, CUAP. V.

Le fils d'Othon, qui rnarchoit le premier, lui demanda pourquoi elle s'affligeoit ainsi. Hélas! seigneurs (;hevaliei's , répondit la demoiselle , si vous êtes capables de pitié , vous ne sauriez refVxser de secourir ma sœur , et de la venger d'un géant qui l'a outragée et qui l'outrage encore en ce moment. Nous sommes sorties ce matin de notre château pour aller voir une de nos parentes ; nous avons pris pour nous y rendre le chemin ordinaire, que nous connaissons parfaitement. Et toutefois, ce que je ne puis comprendre encore , c'est qu'à trois cents pas d'ici nous avons trouvé une rivière, un pont et une tour , dans un lieu où nous n'avons jamais vu qu'une plaine des plus unies. Le géant dont je viens de vous parler garde ce pont, et loge dans cette tour. Nous nous sommes approchées de lui , malgré son énorme figure, et nous lui avons demandé la raison de cette nouveauté. Une puissante fée, nous a-t-il dit, qu'on appelle Morgane, a produit par ses enchantements une île , qui se nomme file du Trésor , autrement l'île du Lac. Cette île , à proprement parler , n'est dans aucun endroit de la terre, et pourtant elle est partout où la fée veut qu'elle soit. Morgane ayant su qu'un chevalier fameux a eu assez de force pour vaincre les deux taureaux , le dragon et les guerriers armés, dont elle se servoit pour la garde de son île, et qu'il a dédaigné de la voir , lorsque ce haut fait d'armes lui en avoit donné le droit, elle a juré de se venger de ce mépris injurieux. En feuilletant ses livres dans ce dessein, elle a découvert que ce chevalier doit passer par ici pour mettre à fin une aventure qu'il s'est proposée; c'est pourquoi elle a fait sortir du sein de la

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terre , par le pouvoir de ses charmes , une rivière , une tour et un pont, où j'attends le guerrier par ordre de la fee , qui m'a choisi pour le combattre , et à qui j'ai promis de le livrer mort ou vit.

Lorsque le géant a cessé de parler, poursuivit la demoiselle , nous l'avons remercié de son récit, et prié , le plus civilement qu'il nous a été possible , de nous permettre de passer le pont pour continuer notre voyage. Mais le monstre nous a répondu , d'un air à nous faire trembler, qu'il vouloit être payé de sa peine; et, s'adressant à ma sœur, qui est plus belle que moi, il a eu l'insolence d'attenter sur son honneur. Ma sœur l'a repoussé de toutes ses forces; ce qui a mis le géant en fureur. Quoi donc ! petite créature , a-t-il dit , vous parois-je un homme à rebuter ? Je vais vous punir comme vous le méritez. Alors, changeant en haine sa brutale ardeur , il a pris ma sœur par les cheveux , l'a attachée toute nue à un arbre malgré nos cris et nos efforts, et l'a cruellement fouettée à mes yeux.

La demoiselle qui racontoit cette triste aventure redoubla ses larmes en cet endroit. Les chevaliers qui l'écoutoient furent touchés de compassion : ils lui promirent de délivrer sa sœur, et de la venger du géant. Le prince d'Angleterre la mit en croupe surRabican; et ils eurent à peine fait trois cents pas quils aperçurent la rivière, la tour et le pont. En s'en approchant , ils entendirent de grands cris que poussoit la demoiselle, que le géant fouettoit encore. A ce spectacle , les généreux guerriers piquèrent vers le monstre. Barbare, lui dit Renaud , l'ordre que tu as reçu t'obliget-il à faire de pareils traitements aux dames .i' Si j'y suis

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