CHAPITRE VI
Par quel hasard Roland apprit qu'il étoit proche du jardin de Falerine.
Le paladin Roland étoit à pied, comme on l'a dit. 11 se flattoit de l'espérance d'acquérir iiu nouveau cheval par la voie des armes , lorsqu'il vit venir vers lui une troupe de gens de guerre. C'étoit celle des satellites qui conduisoient au supplice Origile , les deux frères et Brandimart. Il reconnut ces trois personnes dès qu il fut à portée de les démêler. Il dissimula le ressentiment qu'il avoit de les voir dans l'indigne état où ils étoient ; et s'approchant d'un des soldats, il lui demanda où l'on menoit ces prisonniers.
A cette question, répondit le soldat, je juge que vous êtes étranger. Vous ne savez pas sans doute que vous êtes dans le royaume d'Altin, et, qui pis est, proche du jardin de Falerine. Fuyez promptement, continua-t-il , si vous êtes sage , ou bien vous aurez le sort de ces mal-
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heureux, que nous menons à ce jardin fatal, pour y être dévorés par le grand dragon de la magicienne. Roland, eut beaucoup de joie d'apprendre qu'il étoit si près du jardin de Falerine j et comme il demeura quelques moments à rêver sur cela , l'Altinien crut que ce chevalier, étourdi de la nouvelle qui venoit de lui être annoncée, n'avoit pas la lorce de prendre une résolution. Qui t'arrête, lui dit-il, insensé que tu es? Profite vite de l'avis que je t'ai donné. Si notre commandant t'aperçoit , tu es perdu. Ami, repartit Roland, je te remercie de la bonne volonté que tu rye témoignes ; pour t'en récompenser, profite toi-même du conseil que je te donne de te retirer à l'écart, de peur que je ne te confonde avec tes compagnons , dont l'injustice et la barbarie m'excitent à les punir.
L'Altinien , surpris de ces paroles , s'écarta effectivement de sa troupe par curiosité seulement, et pour voir quel sens l'événement alloit donner au discours de cet étranger. Cependant le commandant de la troupe aperçut le comte : Oh! oh! dit-il, que vient chercher ici ce nouveau venu ? qu'il porte la peine de son arrivée en ce royaume. Assurez-vous de lui, cria-t-il à ses gens, qu'il ne vous échappe point. Sept à huit soldats, armés de corcelets et de hallebardes, s'approchèrent aussitôt du paladin pour se saisir de sa personne ; mais le guerrier, qui méprisoit cette canaille, arracha la hallebarde de l'un de ces soldats, avec quoi, faisant la roue au milieu d'eux, il les estropia tous, et les renversa les uns sur les autres. Après cette expédition , qui fut brusque, il entra plus avant dans la troupe, où il fit un si terrible fracas, que tous les satellites se débandèrent , et prirent la
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fuite. Ils abandonnèrent les prisonniers, et même leurs propres armes, pour fuir plus légèrement. Le commandant, qui auroit dû les retenir, et faire plus de résistance, plus effrayé encore que les autres, les encourageoit à se sauver. Fuyons , fuyons , camarades , leur crioit-il, c'est ce dangereux homme qui tua Piubican. En parlant de la sorte, il couroit de toute la vitesse de son cheval devant un chevalier à pied,«t craignoit encore de ne lui pouvoir échapper.
Le comte dédaigna de poursuivre ces lâches , et se pressa de délier ses amis , qui furent transportés de joie de le revoir. Pour la dame, quoique ravie d'être délivrée , elle se troubla quand elle reconnut Roland , et baissa les yeux de confusion , lorsqu'il s'approcha d'elle pour la délier. Malgré sa hardiesse naturelle , et l'art de dissimuler qu'elle possédoit , elle dit d'une voix mal assurée à son libérateur : Que je suis justement punie, seigneur, de vous avoir offensé! La honte que j'ai de vous devoir une seconde fois ma délivrance vous venge assez de mon crime. Mais s'il m'est permis de vous alléguer quelque foible excuse, pour diminuer du moins ma faute , je vous dirai que , sur le refus que vous fîtes de m'emmener avec vous , je me troublai , de manière que je crus ne pouvoir éviter de tomber entre les rnains de mes ennemis , qu'en me servant de votre coursier pour m'éloigner d'eux. Punissez - moi, seigneur, par une prompte mort. J'avoue que je l'ai méritée. A ces mots , elle se jeta aux pieds du paladin , et les arrosa de tant de larmes , qu'il eut la foiblesse de se laisser tromper de nouveau. Il embrassa Origile pour l'assurer qu'il oubhoit le passé. Il est vrai que le jeune
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Grifon, qui étoit déjà devenu amoureux de cette dame, intercéda pour elle.
Le soldat aitinien, que le comte avoit fait écarter de sa troupe, avoit été témoin du combat. 11 ne pouvoit revenir de son étonnement. Il viat se jeter aux genoux de Roland , et il lui dit : Seigneur , je reconnois que je dois la vie à vos bontés. Ami , lui répondit le guerrier en soujiant , apprends , par ce qui vient de se passer à tes yeux , que le ciel punit tôt ou tard les personnes qui s'engagent dans le crime, et qui autorisent les cruautés.
Le généreux fils de Milon, pour témoigner à Origile qu'il n avoit aucun ressentiment contre elle, la mit en croupe derrière lui sur Bridedor, et il se remit en chemin avec ses deux neveux et Brandimart. En marchant, la dame de Bizuth avoit toujours l'œil sur le gentil Grifon , qui étoit encore dans son printemps , et dont le visage paroissoit vermeil comme une rose. Ce chevalier, de son côté, jetoit à tous moments sur elle des regards passionnés, qu'il accompagnoit d ardents soupirs. B.Oland s'en aperçut avec chagrin ; et , craignant que cette inchnation pour une femme dont il connoissoit le mauvais caractère n eut de mauvaises suites pour son neveu, ^1 crut devoir la prévenir en séparant ces deux amants. Dans ce dessein , il dit aux deux frères et à Brandimart qu'il étoit obligé de les quitter pour une aventure qu'il avoit juré d'achever seul. Les trois chevaliers eurent beau lui représenter qu'ils n'étoient partis d'Albraque que pour partager les périls qu'il alloit courir , il leur parla de manière qu'ils furent obligés de se soumettre à ses volontés.