‹ uvres de A. René La Sage, ornées de gravures (volume 3)Chapitre 184 sur 227 · LIVRE IV, CHAr. XI · texte numérisé non relu

LIVRE IV, CHAr. XI

pour le recevoir, et il laissa libre au guerrier français l'entrée de l'enceinte qu'il gardoit.

Le comte la passa, et suivit une grande allée qui le conduisit à un grand rond d'arbres, au milieu desquels on envoyoit un beaucoup plus touffu queles autres. Roland s'en approcha en se couvrant soigneusement la tête de son écu , et baissant les yeux. Lorsqu'il en fut près, il en partit un oiseau monstrueux qui s'éleva dans les nues. Ses ailes avoient plus de vingt pieds d'étendue ; sa tête et son bec de griffon étoient surmontés d'une couronne composée de plumes incarnates; le plumage de son cou paroissoit d'une couleur mêlée de pourpre et d'or; celui de sa queue étoit vert et jaune, et ses ailes, comme le reste de son corps , égaloient la noirceur du jais. Ses pâtes, armées de griffes longues et tranchantes, déchiroient les matières les plus dures ; mais ce qu'il y avoit de plus dangereux, c'est qu'il jetoit de son gosier une liqueur qui privoit soudain de la vue les yeux sur lesquels elle tomboit.

L'oiseau fondit du haut des airs comme une tempête sur le chevalier , en faisant un si grand bruit, qu il s'en fallut peu que le paladin ne portât sa vue vers le ciel; mais le livre lui en avoit appris la conséquence. Il s'en donna bien de garde, et se resserra tout entier sous son écu. Le monstre tomba sur lui avec tant de rapidité , qu il pensa le renverser ; et saisissant de ses griffes l'écu dont il se couvroit, il le tiroit avec tant de force, qu'il l'enlevoit avec le chevalier , qui étoit déjà à dix pieds de terre. Roland fut oblige de se laisser tomber , et de lâcher son écu, que loiseaumit en pièces; et ce monstre, descendant de nouveau sur le paladin, qui se relevoit ,

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lui lança de son eau qui bi'ûloit comme de l'huile bouillante. Heureusement pour le guerrier , elle ne toucha que son casque et sa cuirasse, qui, arrosés du sang de la sirène , résistèrent à la malignité de l'eau. Son visage en fut préservé j il n'avoit donc plus de bouclier , et par conséquent il mettoit toute son attention à se tourner de manière que l'animal ne piit l'attaquer par devant. L'oiseau se précipita sur lui, et s'efforça de le traîner vers larbre pour le déchirer et le dévorer; mais Roland, les yeux toujours fermés , saisit le monstre par une de ses ailes , et lui coupa la tête avec son épée.

Après s'être délivré d'un si dangereux ennemi , il ouvrit les yeux , et ce fut alors qu'il eut tout le temps de considérer l'oiseau , et la grandeur du péril qu'il avoit couru. Il falloit achever l'aventure. Il se remit en chemin le long d'un ruisseau qui le mena jusqu'à un superbe portail de marbre, enrichi tout autour de figures bien travaillées. La porte en étoit ouverte ; mais une mule plus redoutable que tous les monstres du jardin en gardoit l'entrée. Cette terrible mule avoit les pieds d'airain et la queue tranchante comme une épée; tout son corps étoit couvert d écailles semblables à des lames d'or, et plus dures qu'aucune arme : mais ce qu'il y avoit de plus étonnant , c'est que ses oreilles étoient si longues , et en même temps si pliantes , qu'elles lioient, de même qu'une queue de serpent, les personnes qui auroient voulu s'approcher d'elle. Cet animal s'opposa au passage du paladin quand il se présenta pour entrer. Le guerrier lui déchargea Balisarde sur l'épaule, et y fit une profonde blessure. La mule en fureur tourna la j croune vers le comte , et lui lança une si terrible ruade

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de son pied d'airain , quelle le jeta tout étourdi à quelques pas de là ; puis , sans lui donner le temps de se

j relever, elle l'entortilla de ses deux oreilles si fortement , qu'elle auroit étouffe Roland , si le sang qui sortoit en abondance de la plaie de l'animal n'eût diminué

[ une partie de ses fox'ces. Le chevalier ne fut jamais dans un plus grand péril. Il se dégagea pourtant par ses efforts ; et , dans le temps que le monstre se rejetoit sur lui pour le saisir de nouveau, il lui coupa de Balisarde les deux oreilles. Aussitôt la mule se mit à braire d'une manière à causer de l'épouvante ; puis , d'un coup de sa queue , elle coupa les armes du paladin , qui lui trancha la queue , et en même temps un de ses pieds d'airain , qu'elle lancoit une seconde fois au guerrier pour l'écraser.

Dans le moment la mule disparut , et Roland entra sans obstacle dans la troisième enceinte. Il consulta sou hvre pour savoir de quel côté il devoit porter ses pas. Il lut qu'il n'avoit qu'à marcher vers le septentrion , jusqu'à ce qu'il trouvât une porte d'argent, et qu'il entreroit par là dans la quatrième enceinte , qui étoit la dernière. Suivant cette instruction , il prit le chemin d'un petit bois , au-delà duquel il rencontra un agréable vallon. Un ruisseau y couloit en serpentant sur les fleurs, et ce ruisseau venoit d'une source autour de laquelle on avoit dressé plusieurs tables couvertes de viandes bien apprêtées, et de riches coupes d'or pleines de vins excellents. Il ne paroissoit personne qui les gardât , et cependant ces viandes fumoient, et les vins pétilloient dans les vases d'or.

A la vue de ces mets, le comte d'Angers se sentit

3go rola:vd l'amoureux.

pressé du désir de manger ; mais il n'osa se satisfaire , sans avoir auparavant appris dans son livre ce qui en pouvoit arriver; et certes , il fit sagement. Il étoit marqué dans le livre qu'il devoit s'abstenir de ces viandes, s'il vouloit éviter le piège qui lui étoit tendu sous leur appât ,• qu'elles lui causeroient des vapeurs qui le plongeroient dans un profond sommeil, et que pendant ce temps-là un ogre, caché derrière un buisson de roses près de là , ne manqueroit pas de l'enchaîner. Le guerrier, instruit de ces choses, prit la résolution d'attirer l'ogre lui-même dans le piège qu'il tendoit aux autres. Pour y réussir, il s'assit à une des tables , et fit semblant de manger des viandes qui étoient dessus. Après cela , comme si les mets eussent commencé à produire leur effet, il se laissa tomber sur l'herbe, et feignit de s'endormir. L'ogre accourut aussitôt, traînant après lui la chaîne dont il prétendoit bien charger le chevalier ; et , se Battant de pouvoir bientôt assouvir la soif qu'il avoit du sang humain, il s'approcha du paladin avec toute la confiance que lui donnoit la force du charme; mais Roland, se relevant brusquement, le saisit par le bras, et le coupa de son épée par le milieu du ventre, bien qu'il fût d'une o^rosseur monstrueuse.

Ce cruel anthropophage puni , le fils de Milon se remit en marche. Au sortir du vallon, il lui fallut monter un coteau par où l'on descendoit dans la plaine où étoit la dernière enceinte. Il ne tarda guère à découvrir la porte d'argent; mais, avant que de s'en approcher, il ouvrit le livre , où il trouva des choses qui l'embarrassèrent. La porte d'argent, disoit le livre, est celle de la dernière enceinte : elle est gardée par un grand

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