CHAPITRE XIL
Comment Roland détruisit l'encliantement du jardin de Falerine.
Le fils deMilon , après avoir enchaîné les deux géants, pouvoit sortir avec gloire du jardin de Falerine. Mais, faisant réflexion qu'il ne rempliroit pas l'attente de sa princesse , ni celle de l'univers , s'il abandonnoit l'entreprise avant que d'avoir détruit le jardin, et obligé la magicienne à mettre en liberté tous ses prisonniers , il chercha l'arbre dont il falloit arracher la fatale branche, et il eut peu de peine à le démêler. Il s'élevoit au-dessus des autres, et se faisoit assez reconnoître par la grosseur des pommes d'or dont il étoit chargé.
394 ROLAND l'amoureux.
A l'approche du guerrier, les rameaux de l'arbre commencèrent à s'agiter, et cette agitation fit tomber plusieurs pommes , dont quelques-unes roulèrent jusqu'aux pieds du paladin. Il en ramassa une , et la trouva si pesante, qu'il jugea bien que, pour s'approcher de l'arbre sans danger, il falloit user de précaution. Il coupa plusieurs branches d'arbrisseaux qu'il entrelaça. Il en fit une espèce de hotte, dont le fond se terminoit en pointe , et qu'il couvrit par dehors d'une terre grasse. Il la mit ensuite sur sa tète, la pointe en haut, de sorte que les pommes en tombant ne pouvoient lui être funestes. Ce qui faisoit le plus grand embarras du comte , c'est que le livre ne lui apprenoit point à quoi il pourroit reconnoître la branche féée parmi les autres. Il se couvrit de sa hotte à tout hasard , et s'approcha de l'arbre. Lorsqu'il fut sous son feuillage , les rameaux • commencèrent à s'agiter de nouveau , mais plus violemment que la première fois , et les pommes d'or tombèrent en plus grande abondance que la grêle. Néanmoins, comme celles qui tomboient sur lui ne faisoient que glisser en rencontrant la pointe de la hotte , il n'en étoit presque point incommodé. Il s'avança jusqu'au tronc, qu'il frappa de plusieurs coups de Balisarde. L'arbre tomba j et par ce moyen Roland, s'étant dispensé d'y monter, acheva ce qui lui restoit à faire. Il ôta de dessus sa tête la hotte, dont il n'avoit plus besoin, et se mit à couper toutes les branches fune après l'autre avec une patience admirable.
Lorsque son épée eut rencontré et tranché la branche féée qui renfermoit l'enchantement , la terre aussitôt trembla, le soleil perdit sa lumière , une épaisse fumée
riVRE IV, CHAP. X.II, 3t)5
couvrit tout le jardin ; et du milieu de cette fumée, il sortit un tourbillon de feu qui consuma toutes les choses enchantées du jardin en un moment, et disparut. Cétoit sans doute quelque esprit infernal; car un instant après le flanjbeau du jour reprit sa clarté, et le ciel redevint serein. Le comte ne vit plus de murailles, plus de palais, plus de verger; il ne retrouva que la magicienne dans l'état où il l'avoit mise, c'est-à-dire attachée au tronc d'un arbre. Elle gémissoit quand il l'aborda. Elle pleuroit amèrement la perte de son jardin, qu'elle venoit de voir détruire à ses yeux. Noble chevalier, ditelle au paladin, fleur des plus vaillants guerriers, tu me vois réduite à subir le sort que tu voudras me faire éprouver; Je confesse que j'ai mérité la mort; mais sache que, si tu me la donnes, tu feras périr en même temps les dames et les chevaliers qui sont dans mes prisons, au lieu que je les mettrai tous en liberté si tu me laisses la vie.
Le guerrier français étoit trop généreux pour balancer sur le parti qu'il avoit à prendre. Tu n'as rien à craindre, dit-il à la magicienne, pourvu que tu tiennes ta promesse. Mène-moi donc tout à l'heure à tes prisons. Je suis prête à vous y conduire, seigneur, répliqua Falerine ; mais je dois vous avertir auparavant que nous n'y pouvons aller d'ici sans nous exposer au plus grand péril que vous ayez jamais couru. En quoi consiste ce danger? dit Roland. C'est, repartit-elle, qu'il nous faudi-a traverser un fleuve sur un pont qui est gardé par le plus terrible géant de l'univers. Vous me direz peut-être qu'il ne vous est pas nouveau de combattre de pareils monstres, et qu'après avoir vaincu les deux qui défendoient
396 ROLA.ND l'amoureux. *
la quatrième enceinte de mon jardin , il n'en est point qui puisse vous résister j mais apprenez qu Haridan, qui est le géant dont il s'agit, a des armes enchantées, comme tout son corps ; qu'il a de plus obtenu de Morgane , sa maîtresse, par don de féerie, l'avantage d'être six fois plus fort que tous ceux qui oseront le combattre. Ainsi la valeur et la force ne servent de rien contre lui. Ce n'est pas tout encore : il nage tout armé dans le fleuve; ce qu il a coutume de faire quand il s'y est précipité avec ceux qu'il combat; il s'y abîme avec eux, et l'on est tout surpris de le revoir le lendemain à la garde du pont.
La magicienne lui dit aussi pourquoi Morgane avoit établi l'aventure du pont. Le comte fut étonné d'apprendre que c'étoit pour se venger de lui, que la fée faisoit garder ce passage par Haridan; ce qui ne servit qu'à l'animer davantage à poursuivre cette entreprise. Enfin, après quelques jours de marche, Roland et Falerine arrivèrent au pont. Le paladin y vit avec une extrême surprise un arbre aux branches duquel étoient pendues les armes de Renaud avec celles de plusieurs autres chevaliers, qui avoient tous succombé sous l'effort du fier Haridan.
A ce spectacle , ne doutant point que Renaud n'eût perdu la vie : Hélas! s'écria-t-il les larmes aux yeux, cher cousin , tu as donc été la victime du ressentiment de la fée Morgane contre moi ! C'est moi qui suis cause de ta mort. Ah! brave chevalier, écoute du haut de l'empirée, où tu fais sans doute ta demeure, les plaintes que ton sort m'arrache, et le regret que j'ai de ta perte. Aveuglé d'une injuste jalousie, je t'ai offensé, j'ai cher-