LIVRE IV, CHAP. XII. Z()y
thé moi-même à trancher tes jours : j'ai reconnu ma faute, et j'espérois t'en demander pardon ; mais un barbare monstre, suscité par une fée encore plus cruelle que lui, ta donné la mort avant que nous pussions nous réconcilier. Si je ne puis jouir de cette satisfaction , j'aurai du moins celle de te venger. En prononçant ces dernières paroles, il tira Balisarde du fourreau, prit un des boucliers qui étoient pendus aux branches de l'arbre, et marcha vers le géant, qui paroissoit lattendre d'un air tranquille.
Le paladin avoit tant d'impatience de combattre, qu'il sauta par dessus la barrière qui fermoit l'entrée du pont. Alors Haridan se mit en état de recevoir ce nouvel ennemi 5 et s'imaginant le traiter comme il avoit fait des autres : Malheureux, lui dit-il, si le prophète et le ciel même avoient entrepris de t'arracher de mes mains , je les défierois de te sauver la vie. Le chevalier, au lieu de s'arrêter à lui répondre, lui déchargea Balisarde sur la cuisse. Cette redoutable épée trancha les armes, pénétra dans la chair, et en fit couler beaucoup de sang. Le monstre, étonné de se voir blessé , malgré le don qu'il avoit reçu de la fée d'être invulnérable, se lança plein de fureur sur le comte , et le frappa sur fépaule de sa barre de fer, avec tant de force, qu'il le jeta loin de lui. Le guerrier se relève, et se remet ; il donne un second coup, et fait une nouvelle blessure à son ennemi, qui, pratiquant ce qu'il faisoit d'ordinaire quand un chevalier lui résistoit, vint à Roland, les bras ouverts, le saisit et l'emporta sur les bords du pont, d'où il se précipita dans le fleuve avec lui. La pesanteur de leurs armes les entraîna au fond de leau j mais ils furent quelque temps à y des-
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cendre, puisque le fleuve avoit près de trois cents pas de profondeur.
Ce qu'il y a de merveilleux, c'est qu'ils se trouvèrent dans un grand pré, dont l'herbe verdoyante n'étoit nullement mouillée. Les eaux, suspendues en 1 air par art de féerie, couloient au-dessus. Comme Roland avoit perdu connoissance , le géant crut qu'il avoit été étouffé par les ondes; et dans cette pensée, il voulut lui ôter ses armes pour les aller attacher aux branches de l'arbre où étoient celles des autres chevaliers vaincus. Pendant qu il le tournoit et le retournoit en le désarmant, cette agitation faisoit rendre au comte la plus grande partie de leau qu il avoit bue, et le rappeloit à la vie. Cependant, le monstre l'ayant dépouillé de ses armes s'éloigna de lui de quelques pas pour les mettre en un monceau. Le guerrier reprit dans ce moment ses esprits ; et , profitant de l'éloignement de son ennemi, il se releva, et ramassa Balisarde, qu'il retrouva auprès de lui.
Haridan fut extrêmement surpris de voir revenir sur lui tout-à-coup un homme qu'il avoit cru mort. Il se jeta lui-même tout furieux sur le chevalier, qui, dans l'état où il étoit, ne lui paroissoitpas pouvoir faire une longue résistance. Néanmoins il en reçut au côté une estocade qui lui tira beaucoup de sang; mais il n'en pouvoit devenir plus foible, puisqu il étoit toujours six fois plus fort que celui qui le combattoit. Aussi Roland ne chercha plus qu'à le frapper sur le jarret, et il fut assez heureux pour lui couper une jambe. Dès ce moment, le monstre ne pouvant plus se soutenir, se laissa tomber à terre ; et dans cette situation , n'étant plus redoutable, malgré toute sa force, il ne fut