LIVRE IV, CHAP. xir. "^gç
pas difficile à Roland de lui couper la tête. Ce chevalier rendit grâces au ciel d'une si grande victoire, puis il rêva à ce qu'il feroit.
Comme il ne savoit dans quel lieu il êtoit, ni de quelle façon il puurroit rejoindre Falerine, dont il avoit besoin pour délivrer les prisonniers , il appréhendoit qu'il ne fût sorti de ce dernier péril que pour retomber dans un autre. Tantôt il considéroit le fleuve, qu'il voyoit couler au-dessus de sa tête, tantôt il portoit la vue dans la prairie pour chercher une issue à sortir de ce beau séjour, qu il ne laissoit pas d'admirer, et qui lui sembloit tel que les païens nous ont peint les Champs- Elysées. Effectivement, cette prairie délicieuse avoit toutes les beautés que la fable donne à la tranquille demeure des ombres heureuses , et il ne paroissoit pas moins difficile d'en sortir. Elle avoit quatre lieues de tour ; et ce qui en faisoit l'enceinte n'étoit qu'une toile de fin lin , qui sembloit tendue d'elle-même tout autour sans être attachée à rien. Néanmoins elle étoit si dure, que Durandal , déchargée dessus par le bras de Roland , n'auroitpula percer. Avec cela elle étoit si déliée, qu'on voyoit à travers les objets extérieurs, qui consistoient en des déserts arides et des rochers couverts de neiffe. Climat bien différent de celui dont on sentoit en dedans la température. Le soleil éclairoit la charmante prairie; mais ses rayons passant au travers du fleuve, étoient tempérés par la fraîcheur de l'eau, et en même temps réfléchis de mille manières différentes, qui prêtoientaux objets les plus riantes couleurs.
Vers le milieu de la prairie, il s'élevoit une montagne jusqu'aux nues. Le comte fut d'abord tenté d'y
4oO ROLAND l'amoureux.
porter ses pas. Cependant , comme il jugea que si la prairie avoit quelque issue , elle devoit être aux extrémités, il marcha jusqu'à ce que, parvenu à 1 enceinte, la toile de fin lin lui causât un nouvel étonnement. Il crut que, pour sortir de ce lieu, il n avoit qu'à rompre la toile; il la frappa delà main : il donna même dedans un coup de pied de toute sa force, et sentant qu'elle étoit plus dure qu un mur d'airain, quoique si déliée, il tira Balisarde, et en perça la toile enchantée fort facilement. Mais il s'aperçut bientôt que cette ouverture ne lui serviroit de rien, puisqu'un grand fleuve, avec des rochers escarpés et couverts de neige, lui fermoient le passage de toutes parts. 11 fut obligé de rentrer dans la prairie, et il s'avança vers la montagne où il avoit eu d'abord envie d'aller.
Il la trouva environnée d'un large et profond fossé d'eau vive , sur lequel il n'y avoit ni pont ni bateau pour le traverser. Le paladin , tout armé qu'il étoit , entreprit de le sauter. Dans ce dessein, il s'en éloigna de quelques pas, puis, revenant en courant, il le franchit avec une vigueur étonnante, ensuite il monta sans peine la montagne; le penchant en étoit aisé et le chemin trèsagréable, bordé de plusieurs beaux arbres, et tout parsemé de fleurs. Quand il eut fait environ trois cents pas, il arriva à un grand portail de marbre blanc, enrichi de bas-reliefs d'or qui représentoient des histoires de l'antiquité. On entroit par ce portail sous une longue voûte qui paroissoit conduire fort avant sous la terre. L'intrépide guerrier, jugeant que ce souterrain devoit contenir des choses merveilleuses, ou peut-être une sortie de ce beau heu, il y descendit sans balancer.