LIVRE I , CHAP. Vril
O chrétiens , s'écria-t-il, êtes-vous donc si lâches, qu'il n'y ait plus personne parmi vous qui ose se présenter devant moi! Fuyez, fuyez, poltrons, retirez-vous dans les ruelles, vous n'êtes propres qu'à divertir les femmes : quittez vos armes, vous ne méritez pas d'en être revêtus : contentez-vous de vous signaler dans les bals et dans les festins.
L'empereur, sensible autant qu'il le devoit être à de pareils discours, les écoutoit impatiemment. Où est Roland? disoit-il; qu'est devenu Renaud? ne devrois-je pas être déjà vengé? Il demanda aussi le comte Ganelon 5 et comme on ne lui pouvoit apprendre des nouvelles certaines de ces guerriers : Quoi donc! s'écria-t-il d'un ton mêlé de colère et de douleur, tout m'abandonne ? Ceux qui devroient être le soutien de l'empire le trahissent, et me laissent couvert de honte.
Le gentil Astolphe ne put entendre ainsi •jiarler son roi sans entrer dans ses peines. Après avoir fait panser ses meurtrissures, il étoit venu en habit de courtisan se' placer parmi les dames qui voyoient les joiites avec l'empereur. Il se retira secrètement de l'assemblée; et quoique encore tout froissé de sa chute, il se fit revêtir de ses armes. Il fut bientôt en état d'entrer dans la carrière; mais il se rendit auparavant au bas de l'échafaud de l'empereur. Il leva la visière de son casque , et dit de fort bonne grâce : Puissant prince, permettez-moi d'aller confondre l'orgueil de cet insolent qui manque de respect pour vous.
Charles soupira de se voir réduit à se servir d'un tel défenseur. Occupé d'une pensée si ^nortifiante , il accorda au prince anglais la permission qu'il demandoit;
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il loua ses bonnes intentions , il l'exhorta même à s'y porter vaillamment ,• et cependant il prioit le ciel dans le fond de son âme de lui envoyer quelque secours plus salutaire.
Astolphe, après avoir quitté l'empereur, alloit se poster au bout de la lice pour se préparer au combat, lorsqu'il rencontra sur son passage le géant , qui continuoit ses bravades en se promenant le long du camp. Ce Sarrasin entreprit de railler l'Anglais. Gentil Astolphe , lui dit-il , je vous conseille d'éviter mon antenne. Vous trouverez mieux votre compte avec des dames délicates qu'avec des ennemis de ma taille. Croyez-moi , consacrez -vous tout entier au service du beau sexe; c'est le seul emploi qui vous convienne. Je vous eu destine un autre , répondit le prince d'Angleterre , pour lequel vous paroissez fait exprès. Notre empereur a besoin d'hommes nerveux pour l'armement de ses galères de Marseille; je me fais fort d'obtenir de lui pour vous fhonneur d'être le premier officier de sa capitane. La grande opinion que j'ai de vous me fait présumer que vous ferez tout l'ornement d'une chiourme.
Grandoïiio, plus accoutumé à prononcer des paroles piquantes qu'à s'en entendre dire, ne repartit au paladin que par un regard furieux qu'il lui lança en le quittant brusquement. Son cœur devint plus agité que la mer lorsqu'elle épouvante les matelots. Il écume de rage, grince les dents, et il sort (fe sa bouche et de ses narines une épaisse fumée avec un siftlement semblable à celui que fait un serpent qui veut s'élancer sur un voyageur.
Tel et plus terrible encore, le géant sarrasin courut prendre du champ pour fondre sur l'officieux Anglais