LIVRE ÎT , CHAP. XIII
prince , tout occupé d'une infinité de choses précieuses qu'il y avoit devant lui sur la table, craignoit de les perdre, tandis qu'au-dessus de sa tète une autre figure, suspendue en l'air pour marquer ce qu'il falloit penser de ces richesses, tenoit une petite table de marbre noir, sur laquelle ces paroles étoient écrites en caractères d'or: Les gramleufs , les jichesses et les empires ne sont que des choses frivoles , qu on possède avec crainte^ et ce qu on possède de cette façon ne sauro/t faire le parfait bonheur.
Le généreux comte d'Angers n'étoit que trop persuadé de la vérité de cette inscription, et le mépris des richesses n'étoit pas une de ses moindres vertus. Il sortit du salon par une porte opposée à celle par où il étoit venu , et qui donnoit sur un pont semblable au premie;: qu'il avoit passé, à la réserve que les deux statues d'or qui défendoient la sortie de celui-ci avoient chacune un arc et une flèche dont la pointe étoit d'acier. Lorsque le chevalier fut au milieu du pont , les figures tirèrent sur lui leurs flèches , qui percèrent ses armes , mais qui ne purent blesser sa chair invulnérable. Après avoir passé le pont , il entra dans un vallon plus charmant mille fois que la fameuse vallée de Tempe. Ulie agréable rivière y rouloit en serpentant son onde pure sur un sable d'or. Ici s'offroient aux yeux du fils de Milon des cascades admirables , des grottes de cristal de roche , garnies de nacre de perles et de coquillages de figures et de couleurs différentes. Là c'étoient des fontaines jaillissantes , qui poussoient dans les airs de largent hquide.
Mais ce qu il y avoit encore de plus capable de char-
mer la vue , c'étoit de voir Morgane endormie sur les bords d'une de ces fontaines. Ce vallon délicieux étoit son séjour favori. Elle y passoit tout le temps qu'elle ne pouvoit être avec un jeune prince qu'elle aimoit éperdument. Elle avoit le visage tourné vers Roland quand il passa près d elle. Il falloit être autant épris d Angélique qu il 1 étoit pour résister à cette fée. Ses cheveux, plus beaux que ceux du blond Phébus,flottoient en boucles sur ses épaules au gré d'un doux zéphir , qui sembloit ne les agiter que pour prêter à la fée de nouvelles grâces. Sa robe couleur de rose brodée d'argent étoit ouverte par devant , et laissoit voir toute la beauté de sa taille. Le fidèle amant de la princesse du Cathay ne put s'empêcher de s'arrêter pour considérer tant dattraits. Il se ressouvint alors de ce qu'il avoit entendu dire à la demoiselle du, cor enchanté, et dans son cœur il pardonnoit à Morgane le désir qu'elle avoit de se venger de lui.
Il fut tenté de la réveiller pour l'obliger à le faire sortir de ce lieu souterrain , qui , tout délicieux qu'il lui paroissoit, étoit toujours une prison pour lui; mais, se sentant ému de sa vue , et craignant de se laisser séduire aux charmes de ses discours , malgré tout l'amour dont il brûloit pour Angélique , il continua son chemin le long du vallon. Ce n'est pas sans raison , disoit-il en lui-même, que la demoiselle du cor enchanté appeloit Morgane la source de toute beauté. Le chevalier s'applaudissoit de ne sêtre pas exposé au péril de parler à la fée , lorsqu'au bout du vallon il rencontra une autre merveille. C'étoit un palais de cristal , au travers duquel on vnvoit clairement les objets ; et ce
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qui ne causa pas moins de joie que d'étonnement au comte, c'est qu'il reconnut, parmi plus de soixante chevaliers qui y étoienl prisonniers, son cousin Renaud, le paladin Dudon , fils d'Ogier le Danois; Irolde et Prasilde; ses deux neveux , Aquilant et Grif'on , et son cher Brandimart.
Il auroit bien voulu les embrasser ; mais il ne le pouvoit, quoiqu'il ne fût éloigné d'eux que de deux ou trois pieds. Il leur demanda par quelle aventure ils avoient été enfermés dans ce lieu. L'amant de Fleur-de Lys prit la parole : il lui conta tout ce qui leur étoit arrivé jusqu à leur combat contre Haridan , et il finit en disant que ce monstre les avoit jetés dans le fleuve lun après l'autre, qu'ils avoient tous perdu connoissance, et qu'en reprenant le sentiment, ils s'étoient trouvés désarmés dans ce palais de cristal, sans savoir comment ils 'y avoient été transportés. J'ai, comme vous, été entraîné dans le fleuve par le fort Haridan , dit le comte ; mais je m'en suis vengé par sa mort , et rien ne m'empêchera de vous délivrer tous. Je vais briser en mille pièces ce inup de cristal qui nous sépare. Fût-il composé de diamants, i! ne résistera point à mes coups.
Alors levant Balisarde, il alloit la décharger sur le nuir de cristal , quand un jeune prince , beau comme le jour, lui cria de s'arrêter : Noble guerrier, lui ditil , ce que tu projettes en notre faveur ne peut réussir. Si tu brisois le cristal qui est entre nous, la terre qui nous soutient s'ouvriroit dans le moment pour nous engloutir, sans que lart même de la fée nous en pût galantir. il ny a qu'un seul moyen de nous délivrer. Regarde cette émeraude qui est comlue enchâssée dan.s
4o6 ROLA.XD l'amoureux.
le cristal : c'est la porte de ce palais. Morgane seule en a la clef; mais ne crois pas pouvoir l'obliger ni par prières ni par menaces à te 1 accorder. Il faut, pour l'obtenir, que tu coures après cette fée par où elle portera ses pas , et que tu la joignes. Si les buissons et les rochers qu'elle te fera traverser ne te rebutent point, et que tu puisses l'atteindre en courant, saisis-la par ses longs cheveux , et tu te couvriras d'une gloire immortelle. Tu as déjà surmonté de grands obstacles; et de tous ceux qui ont été précipités par Haridan au fond du fleuve , nul autre avant toi ne se peut vanter d'être venu jusqu'ici tout armé. Cela me fait bien augurer de ton entreprise, et je crois que la gloire de notre délivrance t'est réserv ée.
Je viens de rencontrer Morgane , répondit Roland au beau chevalier; elle dormoit au bord d'une fontaine; et, je vous l'avouerai, je l'ai trouvée si belle , que je n'ai osé la réveiller , de peur de m'en laisser séduire. Yousavez fait une grande faute, répliqua le jeune prince Ziliant , c'est ainsi que se nommoit le beau chevalier. Retournez au bord de cette fontaine; et si vous retrouvez la fée endormie, ne laissez plus échapper une occasion si favorable. Ziliant n'étoit que trop instruit de toutes ces choses ; il les tenoit de la pi'opre bouche de Morgane, qui l'aimoit avec ardeur. Quoiqu'il ne fût pas insensible à la possession d'une beauté si parfaite, tout le l)onheur dont il jouissoit ne pouvoit le consoler d'avoir perdu sa liberté.