CHAPITRE XIV
Roland poursuit la fée Morgane.
Le paladin Roland, qui hrûloit d'envie de délivrer ses compagnons , et de sortir avec eux de l'empire de Morgane, retourna vers la fontaine, résolu de défendre son cœur des attraits de la fée. Il la trouva ali même endroit, mais elle n'y dormoit plus; elle dansoit autour de la fontaine en chantant ces pai'oles : Quiconque veut acquérir des richesses y des /lon/ieiù's , des empires et des plaisirs, quil s^ efforce de me saisir par ces beaux cheveux que je laisse flotter dans les airs; mais s'il me laisse échapper, il ne me rattrapera plus, et il ne lui restera que le regret de n'avoir pu me conserver.
Cest ce que contenoit en substance la chanson de Morgane. Cette belle fée, en dansant, faisoit paroître tant de grâce et de légèreté, qu'on l'auroit prise pour une dryade du temps des anciens. Aussitôt qu'elle aperçut Roland, elle cessa de danser, et se mit à fuir par le vallon avec plus de vitesse ([u'une biche qui se voit poursuivie par un léopard affamé. Elle prit le chemin d'une montagne qui, d'un côté; bornoit le vallon délicieux. Le paladin la poursuit, bien résolu de la joindre, quelques obstacles qu'il y rencontre. Il courut après elle assez long-temps, sans rien trouver qui ralentît l'ardeur de sa course; mais quand il fut au pied de la montagne, il s'éleva un veiit furieux accompagné de grêle et
4o8 ROLAND l'amoureux.
de pluie. Le tonnerre gronda, les foudres éclatèrent. Un déluge d'eau couvre la campagne en peu de moments, et entraîne tout ce qui se trouve sur son passage. Des rochers et des arbres en sont emportés : Roland pensa lètre plus dune fois. Cependant, sans s'étonner de ces obstacles, il suivoil toujours la fée à travers les roclies et les précipices. Tantôt un sable mouvant fondoit sous ses pieds, et tantôt il avoit à traverser des lieux embarrassés de ronces et d'épines. Outre cela la tempête ne cessoit point , et elle répandoit sur la terre une obscurité semblable à celle de la nuit. A peine pouvoit-on distinguer les objets les plus proches. Ce n'étoit qu'à la faveur des éclairs que le chevalier revoyoit la fée, qu'il perdoit souvent de vue.
Un nouvel obstacle vint encore traverser la poursuite du guerrier. Un spectre, dont la chair livide, les cheveux hérissés et les vêtements déchirés par lambeaux étoient couverts de cendres, sortit d'une caverne; il tenoit à la main un fouet plein de nœuds et de pointes de fer, avec lequel il se frappoit sur les épaules. Il joignit le comte, qui lui demanda ce qu il étoit. On me nomme le Repentir, répondit le spectre; je suis privé de tout contentement , et je ne m'occupe qu a poursuivre ceux qui , comme toi , ont laissé échapper l'occasion. Ainsi je ne cesserai point de te frapper, ni de t'accabler d'injures, que tu n aies recouvré l'avantage que tu as perdu ; ta force et ton courage te seront inutiles, si tu n'es armé de patience. En disant ces paroles, le spectre suivoit le chevalier, et lui appliquoit sans relâche sur les épaules des coups de son fouet, qu'il accompagnoit de termes injurieux.