LIVRE IV, CRAP. XIV
Quoique le fils de Miion fût armé de toutes pièces, par une merveille quil ne concevoit pas, il sentoit aussi vivement les coups que s'ils eussent porté sur sa chair nue. Il souffrit patiemment tous ces outrages pendant un assez long-temps, parce qu'il craignoit de perdre à s'en venger des moments qui lui étoient précieux. Néanmoins un mouvement de colère, qu'il ne put retenir, l'obligea de se retourner vers le spectre, et de lui donner sur sa jovie décharnée un furieux coup de poing; mais le coup ne fit aucune impression sur le spectre, et ne trouva pas plus de résistance que s'il eût frappé un nuage. Le paladin , qui connut par cette épreuve qu'il ne pourroit tirer aucune vengeance d'un pareil ennemi, lui dit : Vain fantôme, si findigne traitement que tu me fais m'a causé un mouvement d'impatience, assure-toi que désormais rien ne lassera ma persévérance ni ne m'empêchera de poursuivre Morgane.
Ce n'est point ce que je me piopose, lui repartit le spectrti. Au contraire, si tu es assez heureux pour l'atteindre, je prétends que tu m'en aies toute lobligation. En parlant de cette sorte, le fantôme redoubla ses coups, et le chevalier fit de si violents efforts pour joindre la fée, qu'il en vint enfin à bout. Il la saisit par ses cheveux, que le vent et sa course faisoient voltiger. Dès cet instant le spectre cessa de frapper, et disparut; la tempête et fobscuiité cessèrent, le ciel reprit toute sa clarté, les précipices redevinrent un chemin uni, et le comte, au lieu d'épines et de buissons, ne vit plus que des fleurs et des fruits.
Morgane fut inconsolable de se voir ainsi arrêtée en
4lO liOLAND LAMOURliUX.
dépit d'elle 5 car, malgré son grand art de féerie, elle denieuroit sans force et sans pouvoir dès qu'elle étoit saisie par ses cheveux. Elle n'épargna rien pour engager le paladin à se dessaisir d'elle. Prières, promesses, airs engageants, tout y fut employé. Elle lui offrit toutes les richesses et les grandeurs du monde, et lui fit même espérer sa possession; mais le tîdèla amant d'Angélique s*e mit si bien en garde contre les attraits de la fée, qu'elle ne put le séduire. Il lui déclara qu'il ne la quitteroit point qu'elle ne lui eut donné la clef du palais de cristal, pour délivrer les prisonniers qu'elle y retenoit, et qu il falloit encore qu'elle lui enseignât le moyen de sortir de ces lieux inconnus aux mortels.
La fée, voyant qu'il persistoit fortement dans cette résolution, lui l'épondit : Il faut bien que je le satisfasse, puisque le ciel a voulu que tu achevasses cette aventure. Je ne te demande qu'une grâce que tu peux m'accorder, c est de me laisser le fils du roi Monodant ; emmène avec toi tous les autres : j'aime ce jeune prince, je ne puis vivre sans lui : ne l'arrache donc point à ma tendresse, je t'en conjure par le dieu vivant et par la dame que tu aimes. Je te l'abandonne, dit Roland; mais je crains que tu ne me trompes, et je ne veux pas m'exposer encore à la nécessité de te poursuivre. Non, non , répliqua Morgane : la foi des fées est sacrée , et je jure par le roi Salomon, ce qui est notre plus fort serment, que je tiendrai parole. En prononçant ces derniers mots , elle tira de dessous sa robe une clef d'argent, qu'elle donna au paladin, en lui disant : Tenez, chevalier, voici la clef que vous demandez. Allez délivrer vos compagnons ; mais en ouvrant la porte du