LIVRE r, CHAP. I
deux parfaits dans leur sexe. La dame surtout ëtoit audessus de tout ce que rimagination la plus vive peut se représenter de plus beau. Ses yeux brilloient plus que l'étoile du matin, et ses joues avoient tout le coloris du lis et de la rose. Aide, Arméline et Clarice, les plus fameuses beautés de l'empire, virent obscurir tout leur éclat à l'apparition de cette étrangère. Un murmure général se fit entendre dans la salle. Chacun , frappé d'étonnement et d'admiration, n avoit des yeux que pour cette merveilleuse dame. On en fut encore plus charmé, lorsque, s'approchant de lempereur, elle ouvrit ses lèvres de corail. Il en sortit une voix argentine accompagnée d'un doux sourire capable de donner de l'àme aux choses les plus sensibles.
Magnanime empereur, lui dit-elle, le bruit de vos vertus et du courage de vos paladins est venu jusqu'à nous. Il nous attire ici des extrémités de la terre. Daignez recevoir nos hommages ; mais comme nous ne pouvons être satisfaits , mon frère et moi, de la gloire stérile de vous admirer, permettez-lui de faire voir qu'il n'est pas indigne de fhonneur de paroître devant vous. Consentez qu il appelle à la joute les chevaliers de votre cour, à condition que ceux qui seront abattus à la lance ne pouiTont demander le combat de fépée, et demeureront nos prisonniers; que, si, au contraire, mon frère succombe sous l'effort de quelque guerrier plus heureux ou plus puissant que lui, sa personne et la mienne seront le prix du vainqueur.
Pendant que fétrangère tenoit ce discoiii'S, un profond silence régnoit dans l'assemblée ; et sitôt qu elle eut achevé de parler, les applaudissements, les ténioi-
lO KOL.\JND L AMOUREUX.
gnages d'admiration se renouvelèrent avec plus de vivacité. L'espérance que chacun concevoit de reniportei' le prix charmant qu'on proposoit à sa valeur, les anima tous des désirs les plus ardents. L'empereur lui-même fut ému de tant d'attraits 5 il fit à la dame un gracieux accueil ; et en lui accordant le sauf-conduit qu'elle demandoit, il lui en demanda un pour son cœur contre les insultes de ses charmes. Il cherchoit à faire durer l'entretien, pour prolonger le plaisir qu'il prenoit à la regarder, et il ne la vit qu'avec peine s'éloigner de lui. Le sage duc Naime de Bavière, quoique chargé d'années, ne la put voir impunément. Il ne lui servit de rien de s'être garantijusque là des foiblesses delamour : la beauté, les irrâces de cette redoutable étrangère confondirent sa sagesse, et embrasèrent tous les cœurs.
Roland même, qui, jusqu'à ce fatal moment, n'avoit soupiré que pour la gloire, se troubla. Un regard, un souris enchanteur triomphe de sa fermeté. Quel trouble m'agite ? dit-il en lui-même ; dans quel désordre nouveau se trouvent mes sens? quelle est donc cette puissance qui m'entraîne? Moi, qui n'aurois pas craint des armées conjurées contre mes jours , je me laisse vaincre sans résistance par une simple fille qui n'a d'autres armes que ses yeux! Roland se reprochoit ses sentiments. La honte qu il avoit de sa foiblesse lui faisoit baisser les yeux ; mais l'amour l'obligeoit quelquefois à les lever. Il ne pouvoit se défendre de regarder l'inconnue, et il se sentoit dévoré de mille feux.
Pour Renaud et le hardi Ferragus , qui n'étoient naturellement que trop sensibles à la beauté des dames, à peine pouvoient-ils contenir l'ardeur qui les trans-