CHAPITRE XIII
Bataille entre les rois Graciasse et Marsille.
Le superbe monarque de Séricane, après avoir donné ses ordres, renvoya ses quatre rois, et partagea son armée en autant de corps différents que ses ennemis en avoient; mais avant que de marcher contre Marsille, il fit venir l'Alfrete et Orion , les deux plus forts et plus hauts géants qu'il eut amenés de ses états. L'Alfrete portoit pour arme offensive une longue barre de fer d'un demi-pied d'épaisseur* et Orion, dont la peau étoit plus dure que la pierre, se servoit d'un gros arbre quil avoit déraciné, avec lequel il assommoit les hommes qu'il frappoit.
Ces deux monstres se chargèrent avec plaisir d'un€ commission que Gradasse leur donna, quoiqu'elle fût plus aisée à donner qu'à exécuter. Il leur commanda de lui amener Ferragus et Renaud, et surtout de ne point laisser échapper le bon cheval Bayard, qu'il vouloit mettre dans ses écuries avec l'Alfane, sa forte jument; ne doutant point que de ces excellents animaux il ne sortît des coursiers aussi vigoureux que ceux d'Achille. •
Lorsque les deux armées se choc^èrent, on eût dit que le monde alloit s'abîmer. La bataille fut des plus sanglantes ; il se fit de part et d'autre des exploits incroyables; Gradasse, Renaud et Ferragus se firent particulièrement remarquer. Ce dernier fondoit sur le-;
Orientaux, tel qu'un loup affamé qui se lance sur un timide troupeau sans craindre le pasteur ni son chien. Les casques et les tètes tomboient devant lui sur le sable j il tua quatorze rois ou géants, vassaux du roi de Séricane, sans compter l'épouvantable Alfrete, qu'il coupa par le milieu, lui et sa barre de fer. Néanmoins ce généreux Sarrasin, malgré tout son courage, fut pris par quatre géants des plus membrus, qui, layant vu mettre en fuite lui seul un assez gros corps de leur armée, se-jetèrent tous ensemble sur lui. Ces colosses l'accablèrent de leur poids, le renversèrent, et, après l'avoir fortement lié, le conduisirent à leur camp.
Le vaillant Renaud fit aussi ce jour-là des actions dignes d'une éternelle mémoire. Il faisoit un erand carnage des Séricans. Ils fuyoient en vain devant lui. Bayard les atteignoit bientôt, et Flamberge les fendoit cruellement : on ne voyoit autour de ce paladin que des têtes et des bras voler en l'air. Gradasse et lui se joignirent plus d'une fois dans la mêlée; mais, comme ces deux guerriers étoient égaux en force et en courage, et que cette égalité faisoit durer le combat, ils furent toujours séparés. S'étant toutefois rejoints de nouveau, ils se chargèrent l'un l'autre avec plus de fureur qu'^Aiparavant. Si le roi de Séricane étoit plus avantageusement armé, Renaud, en récompense, avoit plus de légèreté; il rendoif trois coups pour un qu'il recevoit; et il est à croire qu'il eût remporté l'honneur du combat, si toutes les armes de son ennemi n'eussent pas été enchantées, au lieu qu'il n'avoit que son casque qui le fût.
Après s'être long-ten)ps battu sans avantage, enfin le
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fils d'Aymon prit Flamberge à deux mains, et en déchargea un coup avec tant de force sur le casque de Gradasse, qu'il étourdit ce vaillant roi, qui, pour ne pas tomber, fut obligé d'embrasser le cou de son Alfane. Le paladin alloit redoubler, et peut-être achever de le renverser, si dans ce moment il neitt pas vu passer auprès de lui le puissant Orion, qui emportoit sous son bras, comme un enfant , le jeune Richardet. A ce spectacle , malgré l'avantage qu'il avoit sur Gradasse , il quitfk ce roi pour voler au secours de son frère ; il se jette sur le géant, et lui coupe une cuisse d'un fendant terrible. Le monstre tombe, et sa douleur le contraiirnant d'abandonner sa proie , Richardet se sauve de ses mains, en bénissant le ciel d'avoir envoyé Renaud à son secours.
Le roi de Séricaneavoitremarqué cette action^ charmé de la valeur du paladin, il lui fit signe qu'il vouloit lui parler. Le seigneur de Montauban s'approcha, et Gradasse lui tint ce discours : Brave chevalier, ce seroit dommage que toute la valeur et la force que tu viens de faire paroître à ma vue fiit accablée par le nombre. Tu vois bien que mes soldats t'enveloppent de toutes parts , et qu'il faut te résoudre à te rendre ou à mourir. Je ne permettrai pas toutefois que tu périsses, et je ne prétends point abuser de ta mauvaise fortune. Je ne veux devoir qu'à moi seul l'honneur de te vaincre. Je vais faire retirer mon armée , quoique la vôtre soit prête à me céder le champ de bataille ; et demain nous nous rejoindrons tous deux dans un endroit où nous pourrons achever notre combat sans obstacle et sans témoin. Nous verrons qui de nous deux sera le plus
digne de la gloire que nous recherchons dans le métier des armes. Je ne suis point altéré de ton sang, et je n'en veux pas à ta liberté; si je suis assez vaillant pour te surmonter , je ne demande, pour prix de ma victoire, que ton fameux coursier; et si , au contraire, j'ai le malheur d'être vaincu , je promets de rendre tous les prisonniers que j'ai faits. Je jure même qu'en ta considération , quel que soit l'événement de notre combat , je m'en»retournerai en Orient, et cesserai de troubler le repos des chrétiens et des Sarrasins.
Roi magnanime, répondit le seigneur de Montauban, je suis touché de lestime que vous me témoignez. Le combat que vous me proposez ne peut que me faire honneur : vous avez tant de courage et de force , que , pour peu qu'on vous résiste , il est glorieux même de succomber sous vos coups. Mais je dois vous dire, grand prince, que je ne puis vous remercier du dessein que vous avez de faire retirer votre armée pour me dégager des combattants qui m'environnent. Ma gloire ne sauroit consentir que je reçoive de pareilles grâces ; quand toutes vos troupes seroient unies pour m'accabler , je n'ai pas encore perdu l'espérance , ou du moins la volonté de me faire un passage avec mon épée, et de regagner notre camp.
Courageux fils d'Aymon, repartit Gradasse en souriant , j'estime les nobles mouvements que vous faites éclater ; mais réservez-les pour le combat que nous devons avoir demain ensemble ; vous en aurez peut-être besoin. Après avoir ainsi parlé, ils convinrent du lieu où ils se battroient. G'étoit sur le rivage de la mer , à deux lieues des armées. Ils se séparèrent ensuite, l'un