LIVRE I, CHAP. XIX. lOI
marche, il traversa toute la Circassie. 11 n'avoit point
encore trouvé daventure qui mérite d être racontée,
lorsqu'il arriva dans un endroit où le chemin se par-
ta^ebit en trois autres. Comme il délibéroit en lui-même o
sur celui qu'il prendroit, il aperçut un courrier qui passoit. Il l'arrêta pour lui demander lequel de ces chemins conduisoit au Cathay. Le courrier le lui montra, et lui dit : Je viens de ce royaume 5 je vais exécuter les ordres de la charmante princesse qui ne s'y fait que trop admirer. Appicnez-moi, reprit le chevalier tout ému , quel est le nom de cette princesse ? C'est Angélique qu on l'appelle , repartit le coui*rier. Il n'y a point d'étoile au firmament qui brille d un éclat si vif 5 il n'est rien dans toute la nature qu'on puisse mettre en comparaison avec elle. Hé ! peut-on savoir, répliqua Roland, ce qu'elle vous a ordonné? Seigneur, répondit le courrier , elle m'envoie au roi Gradasse , pour implorer son secours à l'occasion d'une guerre injuste ([u'on lui fait. Vous saurez , noble chevalier , continuat-il , qxfe le grand empereur de Tartarie, Agrican , est devenu passionnément amoureux de ma maîtresse , qui a pour lui une aversion mortelle, et qui s'est réfugiée dans Albraque, ville forte et bien munie, où elle croit être plus en sûreté que dans la grande ville du Cathay. L'empereur en est transporté de courroux ; il a juré sur ses dieux qu'il rasera la ville jusqu'aux fondements, et forcera la princesse à se livrer à ses désirs ; et , pour exécuter cette menace, il rassemble la plus formidable armée qui ait jamais paru dans l'Orient. Le roi Galafron , père d'Angélique , bien qu'alarmé de tou« ces apprêts terribles , ne peut se résoudre à contraindre sa
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fille, qui m envoie aans toutes les cours voisines engager les princes à la tirer d'oppression. J'en ai déjà vu quelques-uns des plus puissants qui m'ont promis un prompt secours. Vous me permettrez , seigneur chevalier , d'aller achever ma commission.
Le courrier, après avoir ainsi parlé , poursuivit sa route , et laissa le paladin dans une grande agitation. Ce que cet amoureux guerrier venoit d'apprendre le mettoit en fureur contre Agrican. La jalousie lui représentoit, avec toutes ses horreurs , la puissance de cet empereur , et il craignoit de ne pouvoir arriver assez à temps pour mettre un frein aux désirs impétueux d'un si dangereux rival. Dun autre côté, il ne pouvoit comprendre comment Angélique auroit pu être si tôt de retour au Cathay. Une si prodigieuse diligence lui paroissoit impossible , et lui donnoit lieu de penser que peut-être l'Angélique dont le courrier venoit de lui parler étoit une autre que celle qui régnoit si souverainement dans son âme. Mais faisant réflexion à la guerre qui s'allumoit dans l'Orient , et à la réponse du sphinx , il ne pouvoit douter que ce ne fût son inconnue.
Agité de toutes ces pensées , il ne donnoit aucun relâche à Bridedor. Un jour que le soleil étoit encore au plus haut point de sa carrière , il se ti'ouva dans un chemin creux , situé entre deux montagnes , et ce chemin aboutissoit à une rivière , au-delà de laquelle on voyoit un château magnifique. On y arrivoit par un grand pont qui traversoit la rivière j et à l'entrée du pont étoit une dame qui tenoit en sa main une coupe de cristal. Lorsque Roland se présenta pour passer , la dame lui dit d'un air gracieux ; Chevalier, vous me