LIVRE 1, CIIAP. XIX. I
paroissez trop galant pour refuser de vous soumettre à hi coutume qui s'observe dans ce lieu. Tous les chevaliers qui passent ce pont boivent dans cette coupe de l'eau de cette rivière. J'espère que vous voudrez bien la recevoir de ma main.
Le paladin , quiestimoit trop le beau sexe pour croire une belle dame capable de tromperie, prit la coupe civilement, et Ta vida toute entière^ mais à peine la liqueur qu'elle contenoit fut entrée dans son sein, qu'il se sentit tout changé. Il ne se souvient plus comment et pour quoi il est venu dans cet endroit; il ignore même s'il est Roland ; la passion violente qu'il ressentoit pour Angélique fuit de sa pensée. Il oublie jusqu'à l'empereur Charles , et jusqu'à sa patrie. Il n'a l'esprit rempli que de cette dame qui lui a fait boire de l'eau dans la cpi^ie de cristal ; et il est tellement soumis à ses volontés, qu'il ne peut en avoir d'autres que les siennes. Enfin , privé de jugement par la force du charme , il marcha vers le château.
Quand il fut arrivé à la grande porte , il en admira la structure; il enti'a dans la cour : elle étoit vaste, et bornée des quatre cotés par une allée des plus beaux arbres; et dans le liiilieu il y avoit une grande place vide d'une figure ovale, d'où l'on pouvoit voir toute l'étendue du bâtiment. Cet édifice ravissoitla vue par sa magnificence et par la beauté de son architecture ; l'on y entroit par un riche portique, soutenu de quatre colonnes d'ambre, dont les bases étoient d'or massif. Il conduisoit dans lui superbe salon qui perçoit à l'opposite sur un jardin délicieux, où régnoit un éternel printemps, et dont le seul zéphire étoit le jaidinier.
io4 IIOLAXD l/AiUOtlU£i;X.
Le comte , charmé d'un si beau lieu , voulut le voir plus en détail. Il descendit de son cheval , qu'il attacha à un des arbres de la cour; et par douze degrés d'un marbre blanc et vert, il monta dans le salon, qui étoit enrichi des plus belles et des plus doctes peintures que la savante Grèce ait jamais employées dans ses ouvrages les plus fameux. Mais celle qui attacha le plus ses regards lut l'histoire d'une jeune nymphe tl une beauté touchante. Elle étoit peinte au bord de la mer; elle invitoit , d'un air gracieux , tous ceux qui arrivoient sur cette plage à descendre dans son île ; ils se laissoient séduire à ses charmes; et lorsqu'ils étoient descendus à terre, elle leur présentoit un breuvage dont ils avoient à peine bu, qu'en les frappant d'une baguette, elle le% tr^sformoit en diverses sortes d'animaux. On y voyoit des loups, des sangliers, des cerfs, des lions et des oiseaux. Dans un autre endroit du tableau, un navire abordoit en ce lieu, et il en sortoit un chevalier qui , par sa bonne mine et par la force de son éloquence, enflammoit le cœur de la nymphe : elle paroissoit de telle sorte aveuglée de son amour, qu'elle rendoit ce chevalier maître de tout ce qui étoit en sa disposition. Son entêtement alloit jusqu'à lui mettre entre les mains la liqueur funeste qui faisoit tant de métamorphoses. Ici l'on remarquoit à table le chevalier et la dame, et* devant eux tous les mets d un splendide festin. La joie éclatoit dans leurs yeux , et l'amour y brilloit encore mieux que le vin. Là, ces deux amants, assis à l'ombre des alisiers , soupiroient les peines et les plaisirs de leurs cœurs. Le tout y étoit si vivement représenté, qu'on pouvoit assurer que l'art passoit en quelque sorte la