LIVRE I, CHAP. XXI. IHJ
veux encore aujourd'hui disposer, sans leur aveu, de ce qu'ils ont de plus cher? Que ne m'as-tu point fait à moi-même, qui, malgré le peu d estime que tu as pour moi, t'aurois épargné, par mon courage, la douleur de te voir dans l'indigne état où tu te trouves réduit? Si, pour complaire à la perfide maison de Mayence, tu ne m'avois tenu si long-temps dans une dure prison, tu ne serois pas la proie du chagrin qui te dévoile en ce moment. Que ton comte Ganelon te procure, s'il le peut, la liberté j qu'il te conserve ton royaume de France : pour moi, j ai pris mon parti, je renonce à ton service, puisqu'on n'en doit attendre que de l'ingratitude et de l'injustice : j'ai fait présent de Bayard au grand roi de Séricane, et me suis donné à lui à titre de bouffon : car ton favori Ganelon m'a voulu faire passer dans l'esprit de ce prince pour un homme fort propre à remplir cet emploi. Comme nous serons au même maître, je vous promets à tous mes bons offices auprès de lui.
Astolphe ne rioit nullement en leur tenant ce discours : il paroissoit vouloir insulter à leur douleur; et l'on eût cru qu'il étoit très-irrité contre l'empereur même : ce qui mettoit le comble à leur affliction. Quoi! méchant, dit alors le bon archevêque de Reims au prince anglais, tu as donc quitté la vraie foi? Oui, messire Turpin, répondit Astolphe; comme je ne vous ai plus eu pour m'y maintenir, je me suis fait idolâtre pour plaire à mon nouveau maître; et, en cela, je me crois encore moins mauvais que vos Mayençais, qui sont pires que des hérétiques.
Tous ces illustres prisonniers étoient étrangement mortifiés de se voir, à ce qu'il leur sembloit, tomber
dans le malheur d'une longue captivité. L'un se plaignoit, l'autre soupiroit ; et quand le prince d'Angleterre se fut donné quelque temps le plaisir de jouir de leur peine, il alla se jeter aux genoux de Charlemagne : Seigneur, lui dit-il, je vous prie d'oublier les chagrins que j'ai pu vous causer. Vous êtes mon empereur, et je suis toujours à vous : quelque sujet que j'aie de me plaindre du traitement que vous m'avez fait, mon cœur ne peut tenir contre vous • apprenez que vous êtes libre, et que vous tenez de moi vos états et votre liberté ; mais sachez aussi que je ne veux plus demeurer dans votre cour, tant que vous serez obsédé de lâches flatteurs. Vous avez auprès de vous Ganes de Poitiers et toute sa race; vous leur accordez l'honneur de votre confiance; je vous les laisse tous pour ce qu'ils valent; je vous abandonne même tout ce que je possède, et demain, sous votre bon plaisir, je partirai d'ici. Je ne m arrêterai dans aucun lieu du monde, que je n'aie trouvé le comte d'Angers et le seigneur de Montauban, en qui seuls je vois toute fleur de chevalerie et de probité.
Le généreux Angflais finit ainsi son discours. Tous les paladins, qui lavoient écouté fort attentivement, ne savoient encore ce qu'ils en dévoient penser; ils se regardoient les uns les autres, comme pour demander si Astolphe conlinuoit de les insulter, ou s'ils pouvoient se flatter qu il leur eût dit vrai. Mais le roi Gradasse les tira d'incertitude, en les assurant qu'ils n'étoient plus prisonniers.
Sur cette assurance, Ganelon fut le premier qui voulut sortir, pour profiter de la liberté qu'on lui accordoit;
MVRE I, CHAP. XXI, 121
niais Astolphe le retenant: Tout beau, sire chevalier, lui dit-il , les autres sont libres , vous seul ne l'êtes pas , vous demeurez prisonnier. De qui ? s'écria le Mayencais. D'Astolphe, repartit l'Anglais. Ganes ne savoit que répliquer, et le roi de Séricane augmenta sa confusion par le récit fidèle qu'il fit de son combat avec le prince d'Angleterre. Lorsque Gradasse eut cessé de parler , Astolphe prit Ganelon par la main j puis, fléchissant le genou devant Gharlemagne, il adressa ces paroles à cet empereur :
Seigneur, je veux bien, pour l'amour de vous, accorder au comte sa liberté, à condition qu'il jurera tout à l'heure entre vos mains qu'il sera désormais fidèle et loyal ; et, comme il ne lui est pas nouveau de se parjurer, ordonnez que, s'il lui arrive de commettre quelque nouvelle perfidie, il me sera permis de le faire lier et eulermer dans tel lieu que je voudrai choisir. L'empereur lui accorda sa demande, et obligea Ganes de faire le serment requis.
Les prisonniers reprirent le chemin de Paris , où l'on ne sut pas plus tôt ce qui s'étoit passé , que toute la ville retentit du nom d'Astolphe. Dès qu'on le vit paroître, tout le peuple courut après lui; les dames le caressent , les grands l'embrassent , chacun publie ses louanges , et l'empereur, pour l'obliger à demeurer dans sa cour, lui offrit toute l'Irlande ; mais le prince d'Anglererre ne se laissa point fléchir; il persista toujours dans la résolution d'aller chercher son cousin Renaud et le comte d'Angers. Pour Gradasse, il partit dès la nuit même avec les Sarrasins ; il repassa par l'Espagne, où il avoit laissé ses vaisseaux , et où Marsille avec ses Espagnols s'ar-
rêta. Mais laissons l'un remonter sur sa grande flotte pour reprendre la route de ses royaumes , et l'autre rétablir ses états des ravages affreux que l'invasion des Orientaux y avoit causés. Retournons au seigneur de Montauban.