‹ uvres de A. René La Sage, ornées de gravures (volume 3)Chapitre 59 sur 227 · CHAPITRE IL · texte numérisé non relu

CHAPITRE IL

Histoire de Marquin.

Apprends donc, poursuivit la vieille, qu'un chevalier doué d'une valeur extrême fut autrefois seigneur de ce château, qui se. nommoit alors la Roche-Vermeille, et qui se nomme à présent la Roche-Cruellé , à cause des choses que je te vais raconter. Sa maison étoit toujours ouverte aux personnes de mérite ; il trailoit magnifiquement tous les chevaliers et les dames qui arrivoient dans ce lieu. Il étoit chéri et considéré de ses voisins, qui lecombloient chaqii^jourde louanges et de bénédictions. Ce généreux chevalier se nommoit Lucidor; il avoit épousé une dame appelée Stelle, et à bon droit , puisque l'étoile du matin n'est pas si brillante qu'elle l'étoit. Lucidor alloit souvent chasser à une forêt qu'on peut voir d'ici sur le rivage de la mer. Un jour il y rencontra un autre chevalier qui chassoit comme lui. Après qu'ils eurent pris ensemble ce divertissement , Lucidor invita l'autre , nommé Marquin , seigneur d'Aronde , à venir souper à son château. Marquin, qui étoit mon fils, accepta l'offre; il fut reçu à la Roche-Yermeîlle avec toute l'amitié et la considération possibles; mais , pour son malheur , il fut trop charmé Roland l'Amoureux, i. g

l3o ROLAND LAMOURELX.

de Stelle, dont la beauté versa dans son cœur un poison qui en troubla la paix, et l'embrasa d un ^mour violent. Une fièvre ardente s'empara de ses veines , et le réduisit en peu de jours à lextrémité.

Lucidor , qui l'aimoit tendrenient, vint le visiter à notre château d'Aronde , et même il y amena sa charmante épouse ; mais cette fatale vue , bien loin de soulager le malade, ne fit qu'augmenter son agitation. J'étois inconsolable de voir en cet état un fils qui m'étoit si cher. Je ne le quittois point , et je lui donnois tous les secours que je jugeois lui être nécessaires; cependant les remèdes que j'imaginois ne faisoient aucun effet , ce qui achevoit de me désespérer. Marquin , touché de l'affiiciion qu'il remarquoit en moi , me dit un jour dune voix languissante: O ma mère! cessez de vous tourmenter pour un malheureux qui n a déjà plus de part à la vie. Hé ! pourquoi? lui répondis-je en fondant en larmes. C'est, repartit-il, que je brûle d'un feu qui ne peut s'éteindre. Stelle cause dans mon cœur un embrasement qui me consume; sa possession seule pourroit me soulager ; mais, comme l'espérance d'un si grand bien m'est interdite, je n'ai point d autre parti à prendre que de me laisser mourir.

Ces paroles , quoiqu'elles me surprissent étrangement, me firent espérer qu'en flattant la passion de Marquin, je pourrois le rappeler à la vie. Quoi donc, mon fils, lui dis-je, vous vous abandonnez au désespoir si facilement ! vous que j'ai toujours connu pour un homme plus entreprenant qu'un autre, vous vous rendez a la première difficulté que vous envisagez dans une amoureuse poursuite? Rappelez votre courage; il

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