LIVRE II, CHAP. II. i3t
eue pour moi, c'est que vous fassiez enfermer mon corps dans un même tombeau avec le corps de Stelle. Que mon ombre ait la satisfaction de l'empêcber de rejoindre son Lucidor , même dans les enfers. A ces mots, Marquin me fit jurer que je lui accorderois ce qu'il exigeoit de moi, ensuite iF expira.
Je demeurai dans un état qui avoit quelque chose d'affreux. Je blâmai ma fausse prudence, qui avoit, pour ainsi dire, conduit mon fils dans le précipice en voulant le sauver; mais enfin, comme mes plaintes et mes regrets ne pouvoieht me le rendre, je renfermai ma douleur en moi-même , et m'attachai à remplir sa dernière volonté. Je fis creuser une fosse profonde sous une voûte qui étoit dans un lieu secvet du château : j'y fis inhumer Marquin et Stelle ensemble , ainsi que je m'y étois engagée par serment : puis j'ordonnai qu'on couvrît la. fosse d'une grande table de marbre qui se trouva dans le château. C'est tout ce que je pouvois faire alors à cause du siège ; mais je me proposois de leur faire élever dans la suite un magnifique monument, si j'échappois des mains de nos ennemis.
Les assiégeants n'apprirent point la mort de mon fils, ni celle de la veuve de Lucidor. Gomme noiM ignorions qu'Arganthis faisoit faille un conduit souterrain, et que ce travail se continuoit avec beaucoup de diligence , il fut achevé peu de jours après la sépulture de mon fils; il avoit été poussé jusqu'à la grande cour du château. Ce fut par là que nos ennemis se glissèrent à la file pendant une nuit fort obscure ; et lorsqu'ils s'y virent en assez grand nombre pour nous faire la loi , ils remplirent d'épouvante tout le château par leurs
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cris , en passant au fil de l'épëe tout ce qui s offrit à leur ressentiment. Je me réveillai au bruit du carnaoe et des
gémissements des mourants^ je me couvris à la hâte d'uu des habits de Marquin , et me sauvai sous ce déguisement par une petite porte secrète du château qui ouvroit dans un endroit écarté du jardin. Par bonheur, les amis de Lucidor ne se virent pas sitôt maîtres de la forteresse, qu ils négligèrent de faire garder leurs retranchements. C^ela favorisa ma fuite. Je pris le chemin du royaume d'Altin , où j'arrivai heureusement après plusieurs jours de marche.
Le roi de ce pays me reçut en bon parent. Il plaignit le déplorable sort de Marquin , sur le récit que je lui en fis ; et, pour me donner le moyen de rentrer dans mes biens , dont les parents de Lucidor s étoient emparés , il me donna un corps nombreux de ses meilleures troupes, commandé par trois géants. Je revins en ce pays-ci , où nos ennemis possédoient déjà non seulement la Roche- Vermeille, mais d'Aronde même, qu'ils avoient rasé jusqu aux fondements. Arganthis n'étoit plus dans ce château-ci; il s'étoit contenté d'en commettre la garde à des personnes qu'il y avoit établies; ainsi nous efemes peu de^eine à nous en rendre maîtres. Nous traitâmes les gens d' Arganthis comme il avoit traité les nôtres , pas un n'échappa de nos mains.
Quand je vis que personne dans la province ne nous résistoit plus , je gardai seulement ce qu'il me falloit d'officiers et de soldats, avec deux géants, pour conserver ce château et mes autres biens d'Aronde , et je renvoyai au roi d'Altin le reste de ses troupes sous la conduite du troisième géant. Je repris après cela mon