‹ uvres de A. René La Sage, ornées de gravures (volume 3)Chapitre 7 sur 227 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

Du combat d'Astolphe etd'Arguil.

Le lendemain le prince Astolphe, fier de la préférence que le sort lui avoit donnée sur ses concurrents , partit dès la pointe du jour, et prit le chemin de la fontaine du perron de Merlin. La bonne opinion qu'il avoit de lui-même le remplissoit de confiance, et lui persuadoit qu'il mettroit glorieusement à fin Taventure. H étoit un de ceux qui ne se méprisent point; et l'on peut juger, par le portrait que nous en fait l'archevêque Turpin , si son amour-propre étoit mal fondé.

Astolphe , dit ce prélat , le plus grand chroniqueur de son temps , étoit parfaitement beau , magnifique , courtois et galant. Les dames aimoient sa compagnie, parce qu'il avoit des saillies vives et plaisantes qui le rendoient très-agréable dans la conversation. Il s'entendoit bien à railler. Il ne manquoit pas de courage; et s'il paroissoit vain dans ses discours , il savoit du moins les soutenir par ses actions. Il étoit prompt à s'offrir au péril , et c étoit dommage que sa force ne répondit pas à l'estime qu'il en faisoit. S'il lui arrivoit de tomber de cheval , ce n'étoit jamais sa faute ; il s'en prenoit à son coursier ; il s'en faisoit donner un autre sur lequel il se remettoit volontiers , au hasard d'être renversé de nouveau.

Tel qu on vient de le représenter, le gentil Astolphe , revêtu de riches armes , et plein des plus belles espé-

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rances , s'avancoit vei's la fontaine. Il montoit un vi^oureux coursier, dont le harnois parsemé de léopards ' en broderie d'or assortissoit merveilleusement la magnificence de ses armes. La confiance et la joie étinceloient dans ses yeux; et comme ilavoit la meilleure intention du monde, il se peignoit déjà le défenseur delà belle inconnue abattu à ses pieds par l'effort de sa lance. Dès qu'il aperçut les tentes, il sonna de son cor, et fit retentir tout le vallon. Le vaillant frère d'Angélique étoit alors couché sur le bord de la fontaine. Il se releva, voyant que c'étoit un chevalier qui le défioit au combat; il se revêtit aussitôt de ses armes, srftita légèrement sur Rabican, et alla au-devant du prince d'Angleterre, le bras muni d un luisant bouclier. Il portoit en main cette lance d'or qui devoit être si funeste à tant de guerriers.

Ils se saluèrent fort civilement ; et après être convenus des conditions du combat arrêtées devant l'empereur en présence d'Angélique , ils prirent tous deux du champ ; et la lance en arrêt poussant leurs chevaux l'un contre l'autre , bien couverts de leurs écus , ils se rencontrèrent furieusement au milieu de la carrière. A peine le prince anglais fut - il touché de la lance enchantée , qu'il sentit évanouir sa force et sa confiance. Dans quelle surprise se trouva-t-illorsque,après une chute assez désagréable, il se vit à terre étendu tout de sou long dans la prairie ! O fortune ennemie ! s'ecria-t-il , tu n'as pas voulu que je demeurasse ferme dans les arçons pour me faire perdre cette incomparable beauté que tu gardes sans doute pour quelque chevalier païen

' Les léopards sont les armes d'Angleterre.

à mon préjudice! Pourquoi m'as -tu fait cette injure? Ai-je moins de valeur qu'un autre? Il àlloit continuer ses plaintes, quand les géants d'Argail vinrent impoliment le faire souvenir que, suivant les conventions, il étoit prisonnier dé leur maître , et eux par conséquent chargés de sa garde. Votre maître, leur dit-il, entend trop bien les intérêts de sa gloire , pour vouloir profiter du malheur de son ennemi. Si je suis tombé de cheval , c'est que les sangles de ma selle étoient trop lâches ; sans cela je n'aurois point été abattu. C'est pourquoi j'espère qu.'on ne me fera pas l'injustice de me refuser un second combat. •

On le lui refusa pourtant, quoique son ennemi pût impunément le lui accorder. Ainsi les géants, par ordre d'Argail , menèrent Astolphe sous un des pavillons,, où ils eurent soin de le désarmer. La princesse ne put le voir sans être touchée de son sort. Elte eut pitié de sa jeunesse et de sa beauté ; et jugeant à son «iir qu'il ne pouvoit être que d'une naissance illustre , elle ordonna', vers la fin de la journée, aux géants de le conduire sur le bord de la fontaine, afin qu il y pxit prendre le frais, leur défendant, sous de rigoureuses peines , de lui faire la moindre violence. Le prince anglais , occupé de sa disgrâce , passa la nuit dans cet endroit.

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