‹ uvres de A. René La Sage, ornées de gravures (volume 3)Chapitre 72 sur 227 · LIVRE II, CHAP. IV. IJ · texte numérisé non relu

LIVRE II, CHAP. IV. IJ

verses , le bon cheval que tu vois entre mes jambes sera à toi. Ensuite, piéton ou cavalier, tu pourras vider avec mon camarade la querelle de la dame.

Par Mahomet, lui repartit Sacripant, tu me parois bouffon ; j'accepte ce que tu me proposes; mais je t'avertis que je veux aussi avoir tes armes. Tu prendras ce que tu pourras, dit le paladin, et le Seigneur fera le reste. Gela dit, les voilà qui s'éloignent l'un de l'autre , et qui reviennent les lances baissées se rencontrer avec furie. Sacripant, fameux par mille exploits, comptoit déjà sur la dépouille de ces deux chevaliers; mais, contre son attente , il eut le sort de Brandimart, Quand Astolphe vit ce roi étendu par terre , il alla prendre son cheval par la bride , et , le présentant à son con:pagnon : Mon ami , lui dit-il , ne trouves-tu pas cette aventure plaisante ? Ce chevalier venoit pour m'ôter mon cheval , et il faudra qu'il s'en retourne à pied. A ces mots, il s'adressa au Circassien , qui venoit de se relever, et lui dit : Présomptueux chevalier , apprends de moi qu'il vaut mieux se contenter de son bien que d'envier celui d'autrui : retourne à ton roi, et lui demande une autre monture , puisque ta convoitise t'a fait perdre ton cheval ; dis-lui que c'est de la part du chevalier insensé , et que ce sont là les remèdes qu'il emploie pour recouvrer sa raison.

Le roi démonté étoit si étourdi et si confus de ce qui venoit de lui arriver, qu'il s'en retourna docilement à pied, sans répondre et sans demander le combat à l'épée ; ce qu'il n'eût pas manqué de faire en toute autre occasion. Après son départ, la maîtresse de Brandimart avertit son amant qu'ils étoient près du fleuve de

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rOubli. Si nous n'y prenons garde, ajouta-t-elle , il est à craindre que nous ne nous perdions nous-mêmes, et la valeur est ici fort inutile; c'est pourquoi je suis d'avis que nous retournions sur nos pas. Belle dame, lui dit le prince d'Angleterre , apprenez-moi , de grâce , ce que c'est que le fleuve de l'Oubli? Céfet une rivière , répondit-elle , qui ôte la mémoire à ceux qui boivent de son eau. A l'entrée du pont qu'il faut passer , une belle dame présente une coupe de cristal aux chevaliers que leur malheur attire en cet endroit , et les fait boire dedans; à peine 1 ont-ils portéeà leurs lèvres, qu'ils oublient toutes choses; ils ne se souviennent plus même de ce qu'ils sont. Si quelqu'un entreprend de passer le pont par force , cette dame appelle à son secours un grand nombre de chevaliers de la plus haute valeur, qu'elle a privés de sens, et qui s'opposent au passage du téméraire. La belle Fleur-de-Lys, c'étoit le nom de la dame qui faisoit ce récit , tâchoit de persuader au prince anglais , et surtout à Brandimart, de prendre un autre chemin; mais elle ne put y réussir. Au contraire il leur prit à tous deux une si forte envie d'éprouver cette aventure , qu'ils se hâtèrent de gagner le fleuve.

La dame du pont alla au-devant d'eux dès qu'elle les aperçut ; et leur présentant la coupe , elle les invitoit à boire d un air plein de charmes. Non, perfide, lui dit le prince anglais , n'espère pas nous séduire comme tant d'autres chevaliers que tu as privés du jugement , et que tu retiens dans ton château ; ta trahison est découverte , et tu vas en i-ecevoir le châtiment. Dragontine , ainsi se nommoit la dame du pont , fut si effrayée de cette menace , que dans son trouble elle laissa tomber

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