MVRE II, CHAP. IX. I^S
nrexempter de riionneur de jouter contre vous. Il y a un nioven de nous accorder, reprit le chevalier inconnu : puisque ce cheval n'est point à vous , prenez la peine d'en descendre ; vous pourrez aller à pied, et moi je me chargerai de la conduite de cette dame, qui probablement sera mieux entre mes mains que dans les vôtres. Si cette noble dame agrée cette disposition , repartit froidement Renaud , je ne suis point en droit de m'y opposer ; mais si elle me permet de l'accompagner , je lâcherai de me conserver cet avantage.
Quoique ce dialogue ne donnât pas une opinion fort avantageuse à la belle Fleur-de-Lys de la vaillance de son conducteur, l'aversion naturelle qu'on a pour les orgueilleux lui inspira du dégoût pour cet inconnu, qui vouloit disposer d'elle sans consulter ses sentiments : Seigneur chevalier, lui dit-elle, comme je me suis mise moi-même sous la conduite du guerrier qui m'accompagne, et que je n'ai pas lieu de me plaindre de lui , vous ne trouverez pas mauvais, s'il vous plaît, que je persiste dans ma première intention. Puisque vous ne connoissez pas votre avantage, répondit brusquement le chevalier païen, il faut vous le procurer malgré vous , et en cela vous avez des grâces infinies à me rendre. Pour vous , chevalier, ajouta-t-il en regardant le paladin d'un air plein de mépris , vous n'êtes plus ici de saison : descendez de cheval, et continuez votre chemin tout seul. Faites de bonne grâce ce que je vous dis , si vous ne voulez que je vous y oblige par force.
A ces paroles , Renaud ne put garder sa modération naturelle. Le feu lui monta au visage : O vous , dit-il d'un ton ferme au superbe inconnu, vous, quipréten-
ig6 ROLAND l'amoureux.
dez me faire la loi, et qui poussez l'insolence jusqu'à vouloir disposer de cette illustre dame sans son aveu, songez à subir vous-même le sort dont vous me menacez. Je vous déclare que je vous contraindrai daller à pied , et que j'aurai votre cheval : préparez-vous à le détendre , si vous pouvez. Après avoir parlé de cette sorte, il pria ï'Ieur-de-Lys de souffrir qu'il la mît à terre pour quelques moments. Elle y consentit. Il descendit donc de cheval , prit la dame entre ses bras , et la posa doucement sur Iherbe. Ensuite il remonta , et piqua contre son ennemi ; mais le voyant venir sur lui comme un foudre , et jugeant que le cheval de Fleur-de-Lys fourniroit mal sa carrière , il se roidit sur les éti^iers pour mieux soutenir le choc de son adversaire , qui rompit sa lance sur son écu sans fébranler. Alors, jetant la sienne à terre , il prit de son bras droit , à faux de corps , l'orgueilleux chevalier , l'enleva des arçons , et le jeta à dix pas de là très-rudement.
La maîtresse de Brandimart, étonnée d'une force si prodigieuse, en tira le meilleur augure du monde pour la déUvrance de son amant ; mais , en l'admirant , elle ne put s'empêcher de rire de voir l'audace du chevalier païen si pleinement confondue. Le fils d'Aymon remit la dame sur son cheval, et monta sur celui de l'inconnu, qu'ils laissèrent sur la poussière blasphémer contre ses dieux , et déplorer sa mauvaise fortune.
Ils se remirent tous deux en chemin. Gomme Renaud s'étoit intéressé à fhistoire de Prasilde et d'Irolde , il pria sa belle conductrice d'en continuer le récit ; ce qu'elle fit gracieusement dans ces termes :