‹ uvres de A. René La Sage, ornées de gravures (volume 3)Chapitre 91 sur 227 · LIVRE II, CHAP. IX. IQ · texte numérisé non relu

LIVRE II, CHAP. IX. IQ

Continuation et Jin de C histoire de Piasilde et d^lrolde^

Il esta croire, seigneur chevalier, que le beau Prasilde eut plus d'une avenlj^re pendant un voyage aussi long que celui qu'il avoit entrepris; mais voici seulement ce qui est venu à ma connoissance.

Après avoir traversé le vaste empire de la Perse , sans vouloir s'arrêter à la fameuse ville d'Ispahan , où étoit alors la cour, il arriva dans les états du roi de Moussoul. Un jour qu'il^iaichoit dans une campagne d'une vaste étendue, et remplie des plus beaux arbi'es que l'on pût voir, il aperçut à quelque distance du grand chemin un château magnifique, bâti de belles pierres vertes et blanches, aussi polies que le marbre , et situé sur une petite éminence qui régnoit dans la plaine.

Charmé de la structure de ce superbe édifice, il s'en approcha pour l'admirer de plus près ; il vit au pied de la colline un grand rond d'une eau si claire qu'on y voyoit nager les poissons : ce rond d'eau étoit revêtu tout autour des mêmes pierres que le bâtiment , et entouré des plus beaux arbres du monde \ une partie des branches de ces arbres couvroient les bords du rond d'eau , et formoient le plus délicieux ombrage. Le chevalier descendit pour laisser reposer son cheval fatigué d'une longue traite et de la chaleur du jour; pour mieux goviter la fraîcheur d'un si beau lieu , il ôta son casque , essuya la sueur qui lui couvroit le front, se lava le visage et les mains, et rafraîchit d'une eau si pure ses poumons altérés ;'il s'assit ensuite au pied d'un de ces

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arbres, pour se reposer lui-même; et, attachant ses regards sur l'eau du rond , il se mit à rêver profondément : il se représenta l'état de ses affaires , la longueur de l'absence à laquelle il se voyoit condamné, l'incertitude de pouvoir rapporter Je rameau dont dépendoit le succès de son amour. Tout cela , joint à ce que son imagination, prompte à seconder les mouvements de sa jalousie, luipeignoit, c'est-à-dire les plaisirs que goiitoit Irolde entre les bras de Thisbine, lui serra le cœur , de manière qu'il demeura sans sentiment au pied de l'arbre. ,

Tandis qu'il étoit dans cette situation , quatre jeunes demoiselles , vêtues d'habits galants, sortirent du château, et tournèrent leurs pas vers le rond d'eau, dans le dessein d'y prendre le frais. Dès qu'elles aperçurent Prasilde étendu sur le gazon comme un homme mort , elles frémirent ; et, dans ce premier mouvement d'effroi, elles furent sur le point de s'en retourner au château ; mais un moment après, faisant réflexion qu'elles étoient quatre, et que fétat où elles voyoient cet infortuné voyageur ne leur donnoit pas lieu de craindre quelque chose de sa part, elles demeurèrent. Elles s'approchèrent même du chevalier , et lui trouvant les yeux baignés de larmes , avec un souffle de respiration , elles connurent qu'il n'étoit qu'évanoui. Il avoit l'air si noble et si engageant, même dans sa foiblesse, qu'il étoit difficile de ne se pas intéresser pour lui.

La principale de ces dames , qui étoit d'une beauté charmante, prit de l'amitié pour lui; et, touchée de compassion de voir un si beau chevalier en péril , faute de secours, s'empressa de lui faire reprendre l'usage

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«le ses sens. Pour s'y employer plus elficacenieni, elles le j)ortèrent toutes quatre au château , où il tut désarmé et couché dans un lit aussi commode que magnifique ; à force de l'agiter et de lui faire prendre de^ liqueurs confortatives, elles lui rendirent le sentiment.

Lorsqu'il ouvrit les yeux, il ne fut pas peu surpris de se trouver dans un lieu si superbe en riches ameublements , et environné de belles dames (jui s'empr^soient à le servir : il rappeloit en vain dans sa mémoire ce qui pouvoit avoir donné lieu à cette aventure ; mais les dames dissipèrent son embarras, en lui apprenant dans quel état elles l'avoient rencontré sur les bords du rond d'eau : il remercia ces belles personnes dans des termes convenables à leur mérite et à l'importance du service ; il le fit avec tant de grâce et de politesse, que la dame du château en sentit redoublerpour lui son estime et son affection. Comme elle s'aperçut qu'il ne lui restoit plus rien de sa foiblesse passée, elle lui laissa le temps de s'habiller, et lui envoya des officiers pour lui rendre ce service.

Il s'informa d'eux qui étoit cette charmante dame qui s'intéressoit à son sort avec tant de générosité : oii lui dit qu'elle se nommoit la princesse Dorzéide , fille unique du roi de Moussoul ; qu'après la mort de son père, arrivée depuis peu de temps, elle s'étoit retirée dans ce château , pendant la saison brillante, tandis que les grands du royaume délibéroient ensemble sur le choix de son époux.

Ce rapport étonna le chevalier, qui craignit que, dans l'ignorance où il avoit été de la qualité de la princesse, il n'eut manqué à quelqu'un des égards (jui lui

étoientdus. Aussitôt qu'il fut en état de ^)aroître devant elle , il alla lui en faire des excuses , auxquelles Dorzéïde répondit fort obligeamment. La conversation qu'ils eurent ensuite fut très-spirituelle de part et d'autre; plus la princesse découvroit d'agréments dans cet étranger , plus elle s'enflammoit pour lui ; et le feu dont eMb bridoit secrètement étinceloit dans ses yeux. Il n'en éfoit pas de même du chevalier : toujours occupé de sa Thisbine , il ne songeoit qu'à s'acquitter de sa commission ; il voulut bientôt prendiV congé de la princesse , sous prétexte que la discrétion Tobligeoit à ne point abuser de ses bontés. Quand Dorzéïde l'entendit parler de son départ, elle perdit toute retenue : elle pâlit, elle soupira ; elle employa les paroles les plus engageantes , pour l'obliger à faire un plus long séjour dans son château; elle répandit môme des larmes, et lui offrll jusqu'à sa couronne. Prasilde avoit le visage couvert de confusion de se voir requis d'amour par une belle princesse qu'il ne pouvoit aimer; il lui devoit au moins des égards ; mais la femme d'Irolde le rendoit insensible à toute autre beauté.

S'il eût eu ses armes, il seroit sorti du château surle-champ; aussi les demanda-t-il, et cette demande acheva de désespérer son illustre hôtesse. Elle avoit un dépit mortel de ne pouvoir lui ôter l'impatience 'qu'il marquoit de la quitter; enfin , craignant de le perdre , elle résolut de s'assurer de sa personne; elle le fit conduire par quelques-uns de ses chevaliers dans une chambre bien grillée, où cette amante éperdue ne manqua pas d'aller faire un dernier effort pour attendrir l'ingrat. Ne pouvant le fléchir, elle le fit charger de

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