LIVRE II , CHAP. IX
lamant de Thisbine, rempli de joie de 1 expédient qu'il venoit d'apprendre pour réussir dans son dessein , se jeta au cou du vieillard, l'appela cent fois son père, et lui dit qu'il payoit avec usure le service qu'il avoit reçu de lui.
Le chevalier persan, se sentant assez fort pour se remettre en chemin , fit appliquer un miroir sur son bouclier, et ne songea plus qu'à partir pour aller au jardin des Hespérides. Le vieillard lui en enseigna le chemin, et lui dit qu il y arriveroit au bout de cent journées ; mais il exigea de lui qu'à son retour il repasseroit par son château. Prasilde lui fit cette promesse , et partit enfin, au grand regret du père et de la fille, qui auroient bien voulu le retenir du moins jusqu'au retour de l'époux futur, qui, depuis quelque temps, étoit allé à Bizerte offrir ses services au puissant Agramant, roi de l'Afrique , dans la guerre qu'il projetoit contre l'empereur Charles.
On ne sauroit exprimer l'impatience qu'avoit Prasilde de se voir en possession du rameau d'or : il se privoit des douceurs du sommeil pour faire plus de diligence ; à peine accordoit-il à son cheval quelques moments pour paître; enfin il arrive à ce jardin si renonuué par toute l'Afrique : il tressaillit de joie d'abord qu'il aperçut une des portes d'airain ; et , sans s'arrêter à en considérer la beauté, il entra dans le jardin, qu'il trouva plus délicieux encore que le seigneur du château ne le lui avoit dépeint; il en admiroit les arbres, les fleurs et la verdure. Après avoir marché un jour entier le long d'une grande route, jl découvrit de loin larbrc merveilleux, dont le sommet se perdoil dans les nues.
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y.IO I^OI,AND T. AMOUREUX.
Cet arbre étoit entoure d'un nombre presque infini <le personnes qui, à leur air et à leurs vêtements, paroissoient de nations différentes ; il y en avoit de tout âge et de toute profession; on y voyoit jusqu'à des vieillards et jusqu'à des femmes, que la curiosité ou l'envie d'avoir des branches de cet arbre y avoit attirés : ils s'occupoient tous à contempler le visage de Méduse. Prasilde eut assez de peine à percer toute cette foule : en approchant de l'arbre, il se couvrit soigneusement de son bouclier, qu'il opposa aux regards de la nymphe.
Dès qu'elle se vit dans le miroir, elle s'éloigna de l'arbre effectivement , et s'avança vers cette belle image qui l'avoit charmée ; Prasilde alors cassa le miroir, et se mit à fuir. Quand Méduse ne se vit plus sur le bouclier, elle commença de courir comme une insensée dans le jardin , cherchant ce qu'elle ne pouvoit plus trouver. Le chevalier, profitant de son éloignement, s'approcha de l'arbre , et de son épée coupa deux branches, l'une pour Thisbine, et l'autre pour en faire présent au sage vieillard à qui il devoit un succès si heureux ; il sortit ensuite promptement du jardin , et reprit la route du château; il s'appeloit alors le chevalier du miroir; mais on ne l'appela plus dans la suite que le chevalier du rameau d'or.
Le seigneur du château et sa fille furent charmés de le revoir : ils avoient toujours été dans l'inquiétude pendant son absence; et quand il leur présenta le rameau qu'il leur destinoit, ils parurent beaucoup moins sensibles à la beauté d'un présent si rare , qu'à la joie de pouvoir embrasser leur libérateur. L'amant de la dame du château étoit revenu depuis quelques jours de la cour
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de Bizertej il ne témoigna pas moins de reconnoissance qu'eux au Persan , du grand service qu'il leur avoit rendu. Le seigneur du château pria le chevalier du rameau dor de vouloir honorer de sa présence le mariage de sa fille , qui fut fait avec toute la solennité et les réjouissances possibles. Après cela , Prasilde conjura le vieillard et les jeunes époux de lui permettre de satisfaire l'impatience qu'il avoit de retourner à Baie ; ils n'osèrent s'opposer à son départ, quelque regret qu'ils en eussent, et ils le virent partir avec une douleur dont le chevalier fut pénétré.
Il regagna Tunis , il se rendit par mer à Damas ; mais, au lieu de prendre la route de Moussoul , il tourna du côté de Bagdad , où il s arrêta peu : ni les raretés de cette ville , ni les magnificences de la cour du calife , ne purent balancer l'impatience qu'il avoit de revoir l'objet de tous ses désirs. Quelques chevaliers qu'il rencontra dans son chemin , charmés de la beauté du rameau qu'il portoit, furent tentés de favoir; mais leur envie ne fit que tourner à leur confusion. Le vaillant Prasilde le conserva jusqu'à Baie, où, après tant de fatigues, il arriva plein de joie et d'espérance. Il écrivit aussitôt à Thisbine une lettre fort touchante; il lui mandoit qu'il venoit d'arriver avec le rameau qu'elle désiroit , et qu'il brûloit d impatience de le lui présenter; qu'il ne vouloit point paroître devant elle sans en avoir obtenu la permission; mais qu'elle pouvoit s'assurer que, si elle refusoit de faire son bonheur, il en mourroit de déplaisir.
L'épouse d'Irolde ne fut pas peu étonnée du retour d'un amant dont elle croyoit être délivrée pour jamais.
Helas ! dit-elle en soupirant, quelle étoit mon erreur! L'amour vient à bout de tout : Prasilde est revenu du jardin de Méduse; mes f'oibles charmes ont défendu son cœur contre tout ce que 1 on publie des attraits de cette fatale nymphe. Malheureux Irolde , dans quel embarras ma fausse prudence t'a jeté avec moi! Ces réflexions lui en firent faire beaucoup d'auties ; et pendant qu'elle étoit plongée dans une profonde rêverie , son époux arriva. Il s'aperçut de sa tristesse, il lui en demanda le sujet; et Thisbine, n'ayant pas la force de le lui apprendre, lui tendit languissamment la lettre de Prasilde, en versant quelques larmes.
Lorsque Irolde eut lu le billet, il sentit quelque joie du retour de son ami ; mais la parole qu'il avoit donnée de consentir à son bonheur fit succéder à sa joie des mouvements bien douloureux. Ces deux époux ne firent pendant quelque temps ([ue soupirer; ils se tenoient étroitement embrassés, sans pouvoir proférer une seule parole. Irolde pourtant fît un effort , et parla en ces termes :
Ma chère Thisbine, faisons-nous justice nous-mêmes; le ciel nous punit d avoir voulu trahir un ami à qui nous devons tout ; mais c'est à moi seul d'expier ce crime. Vivez heureuse avec Prasilde; il est juste qu'il soit récompensé de ses services et du péril où il s'est exposé pour vous mériter : il est plus digne que moi de vous posséder; acquittez votre promesse, ajouta-t-il en frémissant, et me laissez mourir.
Le malheureux Irolde, plus amant qu'époux, acheva ces paroles en regardant avec des yeux tout couverts de larmes sa charmante épouse , qu'il trouvoit plus ton-