LE MARQUIS, M. TURCARET, LA BARONNE
LE MARQUIS à part.
Je parie que je ne trouverai point encore ici le chevalier.
M. TURCARET à part.
Ah! mo rbleu ! c'est le marquis de La Tribaudière
La fâcheuse rencontre !
LE MARQUIS à part.
Il y a près de deux jours que je le cherche
(Apercevant M. Tarcaret. ) Eh! que Vois-je ? Oui Non...
Pardonnez-moi Justement c'est lui-même , c'est
monsieur Turcaret... (A la baronne.) Que faites-vous de cet homme-là, madame ? Vous le connoissez Vous empruntez sur gages ? Palsembleu ! il vous ruinera.
LA BARONNE
Monsieur le marquis !
LE MARQUIS l'interrompant.
Il vous pillera, il vous écorchera, je vous en avertis. C'est l'usurier le plus juif: il vend son argent au poids de l'or.
M. TURCARET à part.
J'aurois mieux fait de m'en aller.
LA BARONNE au marquis.
Vous VOUS méprenez, monsieur le marquis. M. Tur- Le Sage. Théathe. 38
434 TORCAUKT.
caret passe dans le monde pour un homme de bien et d'honneur.
LE MARQUIS
Aussi l'est -il, madame, aussi l'est-il. Il aime le bien des hommes et l'honneur des femmes : il a cette réputation-là.
\ous aimez à plaisanter! monsieur le marquis.... (A la baronne.) Il est badin, madame, il est badin. Ne le connoissez-vous pas sur ce pied-là ?
LA BARON jVE.
Oui; je comprends bien qu'il badine, ou qu'il est mal informe.
LE MARQUIS
Mal informé? morbleu! madame, personne ne sauroit vous en parler mieux que moi : il a de mes nipnes actuellement.
De vos nippes, monsieur? Oh! je ferois bien serment du contraire.
LE MARQUIS
Ah ! parbleu, vous avez raison. Le diamant esta vous à 1 heure qu'il est, selon nos conventions; j'ai laissé passer le terme.
Expliquez-moi tous deux toute cette énigme.
Il ny a point d'énigme là-dedans, madame. Je ne sais ce que c est.
LE MARQUIS à la baronne.
11 a raison : cela est fort clair; il ny a point dé-
\CïE III , SCÈNE V. 4>^5
nigme. J'eus besoin d'argent il y a quinze mois. J'avois un brillant de cinq cents louis ; on m'adressa à M. Turcaret. M. Turcaret me renvoya à un de ses commis, à un certain M. Ra... Ra... Rafle. C'est celui qui tient son bureau d'usure. Cet bonnête M. Rafle me prêta , sur ma bague , onze cent trente-deux livres six sous buit deniers. Il me prescrivit un temps pour la retirer. Je ne suis pas fort exact , moi : le temps est passé ; mon diamant est perdu.
Monsieur le marquis , monsieur le marquis , ne me confondez point avec M. Rafle , je vous prie. C'est un fripon que j'ai cbassé de chez moi. S'il a fait quelque mauvaise manœuvre , vous avez la voie de la justice. Je ne sais ce que c'est que votre brillant : je ne l'ai jamais vu ni manié.
LE MARQUIS
Il me venoit de ma tante. C'étoit un des plus beaux brillants. Il étoit d'une netteté, d'une forme, d'une grosseur, à peu près comme... (Rfgardant le diamant de la baronne.)
Eh !.... le voilà, madame. Vous vous en êtes accommodée avec M. Turcaret, apparemment ?
Autre méprise , monsieur. Je l'ai acheté , assez cher même , d'une revendeuse à la toilette.
LE MARQUIS
Cela vient de lui, madame. Il a des revendeuses à sa disposition , et, à ce qu'on dit, même dans sa famille.
Monsieur! monsieur!....
LA BARONNE au marquis.
Vous êtes insultant, monsieur le marquis.
LE MARQUIS
Non , madame ; mon dessein n'est pas d'insulter : je suis trop serviteur de M. Turcaret, quoiqu'il nie traite durement. Nous avons eu autrefois ensemble un petit commerce d'amitié. 11 étoit laquais de mon grand-père; il me portoit sur ses bras. Nous jouions tous les jours ensemble ; nous ne nous quittions presque point. Le petit ingrat ne s'en souvient plus.
Je me souviens... je me souviens... Le passé est passé; je ne songe qu'au présent.
LA BARONNE au marquis.
De grâce , monsieur le marquis , changeons de discours. Vous cherchez M. le chevalier.
LE MARQUIS
Je le cherche partout , madame ; aux spectacles , au cabaret , au bal , au lansquenet : je ne le trouve nulle part. Ce coquin-là se débauche ; il devient libertin.
LA EARONNE.
Je lui en ferai des reproches.
LE MARQUIS
Je vous en prie Pour moi , je ne change point : je
mène une vie réglée ; je suis toujours à table, et l'on me fait crédit chez Fite et chez Lamorlière ' , parce que l'on sait que je dois bientôt hériter d'une vieille tante , et qu'on me voit une disposition plus que prochaine à manger sa succession.
LA BARONNE
Vous n'êtes pas une mauvaise pratique pour les traiteurs.
' Autre traiteur dn temps.