‹ uvres de A. René La Sage, ornées de gravures (volume 4)Chapitre 398 sur 399 · CONTINUATION DU DIALOGUE · texte numérisé non relu

CONTINUATION DU DIALOGUE

ASMODEE, DON CLEOPHAS.

ASMODEE.

Hé bien, seigneur don Gleophas , que pensez-vous de cette comédie? Elle vient de réussir en dépit des cabales • les ris sans cesse renaissants des personnes qui se sont livrées au spectacle ont étouffé la voix des commis et des auteurs.

DON GLEOPHAS.

Oui j mais je crois qu'ils vont bien se donner carrière présentement , et se dédommager du silence qu'ils ont été obligés de garder.

ASMODEE.

N'en doutez point : les voilà déjà qui forment des pelotons dans le parterre , et qui répandent leur venin ; j'aperçois , entre autres , trois clefs de meutes , trois beaux esprits qui vont entraîner dans leur sentiment quelques petits génies qui les écoutent ; mais je vois à leurs trousses deux amis de l'auteur. Grande dispute; on s'échauffe de part et d'autre. Les uns disent de la pièce plus de mal qu'ils n'en pensent, et les autres en pensent moins de bien qu'ils n'en disent.

DON CLEOPHAS.

Hé ! quels défauts y trouvent les critiques ?

ASMODEE.

Cent mille.

5o8 CRITIQUli DE TURCARET.

DON CLEOPHAS.

Mais encore :'

ASMODÉE

Ils disent que tous les personnages en sont vicieux, et que l'auteur a peint les mœurs de trop près.

DON CLEOPHAS.

Ils nont, parbleu, pas tout le tort; les mœurs mont paru un peu gaillardes.

11 est vrai ; j'en suis assez content. La baronne tire fort sur votre dona Thomasa. Jaime à voir dans les comédies régner mes héroïnes ; mais je n'aime pas qu'on les punisse au dénoiiment ; cela me chagrine. Heureusement il y a bien des pièces françaises où l'on m'épargne ce chagrin-là.

DON CLEOPHAS.

Je vous entends. Vous n'approuvez pas que la baronne soit trompée dans son attente , que le chevalier perde toutes ses espérances , et que Turcaret soit arrêté : vous voudriez qu'ils fussent tous contents j car enfin leur châtiment est une leçon qui blesse vos intérêts.

ASMODÉE

J'en conviens ; mais ce qui me console, c est que Lisette et Frontin sont bien récompensés.

DON CLEOPHAS.

La belle récompense ! Les bonnes dispositions de Frontin ne font-elles pas assez prévoir que son règne finira comme celui de Turcaret ?

ASMODÉE

Vous êtes trop pénétrant. Venons au caractère de Turcaret; quen dites-vous;^

DIALOGUE. 5o9

DON CLEOPH.YS.

Je dis qu'il est manque , si les gens d'affaires sont tels qu'on me les a dépeints. Les affaires ont des mystères qui ne sont point ici développés.

Au grand Satan ne plaise que ces mystères se découvrent! L auteur ma fait plaisir de montrer simplement l'usage que mes partisans font des richesses que je leur fais acquérir.

DON CLEOPHAS.

Vos partisans sont donc bien différents de ceux qui ne le sont pas ?

ASMODÉE

Oui, vraiment. Il est aisé de reconnoître les miens; ils s'enrichissent par l'usure, qu'ils n'osent plus exercer que sous le nom d'autrui quand ils sont riches; ils prodiguent leurs richesses lorsqu'ils sont amoureux, et leurs amours finissent par la fuite ou par la prison.

DON CLEOPHAS.

A ce que je vois , c est un de vos amis que l'on vient déjouer. Mais, dites-moi, seigneur Asmodée, quel bruit est-ce que j'entends auprès de l'orchestre ?

ASMODÉE

C'est un cavalier espagnol, qui crie contre la sécheresse de l'intrigue.

DON CLEOPHAS.

Cette remarque convient à un Espagnol. Nous ne sommes point accoutumés , comme les Français , à des pièces de caractère, lesquelles sont pour la plxipart fort foibles de ce côté-là.

5lO CRITIQUE DE TDRCARET.

A.SMODÉE.

C'est en effet le défaut ordinaire de ces sortes de pièces ; elles ne sont point assez chargées d'événements. Les auteurs veulent toute l'attention du spectateur pour le caractère qu'ils dépeignent , et regardent comme des sujets de distraction les intrigues trop composées. Je suis de leur sentiment, pourvu que d'ailleurs la pièce soit intéressante.

DOIV CLEOPHAS.

Mais ceUe-ci ne l'est point.

ASMODÉE

Hé! c'est le plus grand défaut que j'y trouve. Elle seroit parfaite, si l'auteur avoit su engager à aimer les personnages ; mais il n'a pas eu assez d'esprit pour cela. Il s'est avisé mal à propos de rendre le vice haïssable. Personne n'aime la baronne , le chevalier ni Turcaret ; ce n'est pas là le moyen de faire réussir une comédie.

DON CLEOPHAS.

Elle n'a pas laissé de me divertir; j'ai eu le plaisir de voir bien rire ; je n'ai remarqué qu'un homme et une femme qui aient gardé leur sérieux ,• les voilà encore dans leur loge : qu'ils ont l'air chagrin! ils ne paroissent guère contents.

4SMODÉE.

Il faut le leur pardonner : c'est un Turcaret avec sa baronne. En récompense on a bien ri dans la loge voisine. Ce sont des personnes de robe qui n'ont point de Turcaret dans leur famille. Mais le monde achève de s'écouler ; sortons. Allons à la Foire voir de nouveaux visages.

DIALOGUE

DON CLEOPHAS.

Je le veux. Mais apprenez-moi auparavant qui est cette jolie femme qui paroît aussi malsatisfaite.

C'est une dame que les glaces et les porcelaines brisées par Turcaret ont étrangement révoltée. Je ne sais si c'est à cause que la même scène s'est passée chez elle ce carnaval.

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