‹ uvres de A. René La Sage, ornées de gravures (volume 4)Chapitre 397 sur 399 · PAR LE DIABLE BOITEUX · texte numérisé non relu

PAR LE DIABLE BOITEUX

DIALOGUE

ASMODEE, DON GLEOPHAS.

Puisque mon magicien m'a remis en liberté, je vais vous faille parcourir tout le monde, et je prétends chaque jour offrir à vos yeux de nouveaux objets.

DON GLEOPHAS.

Vous aviez bien raison de me dire que vous alliez bon train , tout boiteux que vous êtes ; comment diable ! nous étions tout à l'heure à Madrid. Je n'ai fait que souhaiter d'être à Paris, et je m'y trouve. Ma foi, seigneur Asmodée, cest un plaisir de voyager avec vous.

ASMODEE.

N'est-il pas vrai ?

DON CLEOPHAS.

Assurément. Mais dites-moi, je vous prie, dans quel lieu vous m'avez transporté.»* Nous voici sur un théâtre.

5o4 CRITIQUE DE TURCARET.

je vois des décorations, des loges, un parterre; il faut que nous soyons à la comédie.

ASMODÉE

Vous lavez dit; et l'on va représenter tout à 1 heure une pièce nouvelle, dont j'ai voulu vous donner le divertissement. Nous pouvons, sans crainte dètre vus ni écoutés, nous entretenir en attendant qu'on commence.

DON CEEOPHAS.

La belle assemblée ! que de dames !

ASMODÉE

Il y en auroit encore davantage, sans les spectacles de la Foire : la plupart des femmes y courent avec fureur. Je suis ravi de les voir dans le goût de leurs laquais et de leurs cochers; c'est à cause de cela que je m'oppose au dessein des comédiens. J'inspire tous les jours de nouvelles chicanes aux bateleurs. C'est moi qui leur ai fourni le Suisse.

DON CLEOPHAS.

Que voulez-vous dire par votre Suisse P

ASMODÉE

Je vous expliquerai cela une autre fois; ne soyons présentement occupés que de ce qui frappe nos yeux. Remarquez-vous combien on a de peine à trouver les places .^^ Savez-vous ce qui fait la foule.*' C'est que c'est aujourdhui la première représentation d'une comédie où l'on joue un homme d'affaires. Le public aime à rire aux dépens de ceux qui le font pleurer.

DON CLEOPHAS.

C'est-à-dire que les gens d'affaires sont tous des....

ASMODÉE

C'est ce qui vous tiompe; il y a de fort honnêtes gens

DIALOGUE. i)OJ

dans les affaires : j'avoue qu'il n'y en a pas un très-grand nombre : mais il y en a qui, sans s'écarter des principes de riionneur et de la probité, ont fait ou font actuellement leur chemin, et dont la robe et l'épée ne dédaignent pas l'alliance. L'auteur respecte ceux-là. Effectivement il auroit tort de les confondre avec les autres. Enfin il y a d'honnêtes gens dans toutes les professions. Je connois même des commissaires et des greffiers qui ont de la conscience.

DON CLEOPHAS.

Sur ce pied-là cette comédie n'offense point les honnêtes gens qui sont dans les affaires.

Comme le Tartuffe que vous avez lu offense les vrais dévots. Hé ! pourquoi les gens d'affaires s offen • seroient-ils de voir sur la scène un sot, un fripon de leur corps .î' Cela ne tombe point sur le général, lis seroient donc plus délicats que les courtisans et les gens de robe, qui voient tous les jours avec plaisir représenter des marquis fats et des juges ignorants et corruptibles.

DON CLEOPHAS.

Je suis curieux de savoir de quelle manière la pièce sei-a reçue; apprenez-le-moi, de grâce, par avance.

■ ASMODÉE

Les diables ne connoissent point l'avenir, je vous lai déjà dit; mais quand nous aurions cette connoissance, je crois que le succès des comédies en seroit excepté, tant il est impénétrable.

DOX CLEOPHAS.

L'auteur et les comédiens se flattent sans doute qu'elle réussira.

i)06 CRITIQUE DE TURCARET.

ASMODÉE

Pardonnez-moi. Les comédiens n'en ont pas bonne opinion; et leurs pressentiments, quoiqu'ils né soient pas infaillibles, ne laissent pas d'effrayer l'auteur, qui s'est allé cacher aux troisièmes loges, où, pour surcroît de chagrin , il vient d'arriver auprès de lui un caissier et un agent de change qui disent avoir, ouï parler de sa pièce, et qui la déchirent impitoyablement. Par bonheur pour lui, il est si sourd qu'il n'entend pas la moitié de leurs paroles.

DON CliEOPHAS.

Oh! je crois qu'il y a bien des caissiers et des agents de change dans cette assemblé.

ASMODÉE

Oui, je vous assure; je ne vois partout que des cabales de commis et d'auteurs, que des siffleurs dispersés et prêts à se répondre.

DON CLEOPHAS.

Mais l'auteur n'a-t-il pas aussi ses partisans ?

ASMODÉE

Oh! qu'oui! Il a ici tous ses amis, avec les amis de ses amis. De plus on a répandu dans le parterre quelques grenadiers de police pour tenir les commis en respect; cependant avec tout cela je ne voudrois pas répondre de l'événement. Mais, taisons-nous, Jes acteurs paroissent. Vous entendez assez le français pour juger de la pièce : écoutons-la; et après que le parterre en aura décidé, nous réformerons son jugement, ou nous le confirmerons.

DIALOGUE. 30

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