ACTE V, SCÈNE III. 8l
DON JUAIV.
Que direz-vous qui puisse vous justifier ?
BON ANDRÉ
Gomment , justifier ! Au lieu de me rendre grâces , vous me faites des reproches ! Je vois bien que j'ai poussé l'amitié trop loin.
DON JUAN
Oh ! ne pensez pas , don André , éluder par une fable la vengeance que je médite. Après ce que votre valet vient de m'apprendre...
DON ANDRÉ
Mon valet, justement, mon valet; c'est ce que jattendois... (Bas.) Otons-lui l'impression que Mogicon lui a donnée... (Haut.) Est-ce être raisonnable, don Juan, que de s'arrêter aux rapports des valets , qui ne savent pas ordinairement les secrets motifs qui font agir leurs maîtres.*^ Un autre à ma place se brouilleroit avec vous. Mais moi , qui me pique d avoir une amitié à toute épreuve , je compatis à vos peines ; j'excuse votre erreur , et je veux bien vous pardonner linjustice que vous me faites de me soupçonner de la plus grande de toutes les perfidies.
DON JUAN
Faites-moi donc connoître la fausseté de mes soupçons.
DON ANDRÉ
Cela ne me sera pas difficile , si vous m'écoutez sans prévention.
DON JUAN
Je souhaite plutôt de vous trouver innocent que coupable.
Le Sage. Théatke. 6
Sa I.E TRAITRE PUNI.
DON ANDRÉ
Je VOUS dirai doncque,pour commencer à m'acquitter des soins que je vous avois promis de prendre pendant votre absence, hier, à l'entrée de la nuit, j'allai oberver les avenues de votre maison. Je remarquai à quelques pas de la porte deux personnes qui s'entretenoient. Je m'approche d'elles , et à la faveur d'une avance que fait le mur en cet endroit , et qui m'empêchoit d'être vu , je prêtai une oreille attentive à leurs discours. C'étoit don Garcie qui parloit à la suivante de Léonor : ce cavalier faisoit de grandes plaintes , et disoit entre autres choses qu'il vouloit obtenir par la force ce que l'on avoit jusque là refusé à ses prières et à ses soupirs. Que , cette même nuit , il prétendoit profiter de votre absence, et s'introduire dans l'appartement de Léonor , pour contenter sa passion malgré sa résistance.
DON JUAN bas.
Voilà un grand scélérat , ou je suis bien injuste.
DON ANDRÉ
La suivante , au lieu de le détourner de ce dessein , me parut l'approuver. Elle lui dit même , sur la fin de leur conversation , qu'elle l'avertiroit par l'ouverture de la cloison quand sa maîtresse seroit couchée. Je ne vous dirai pas ce que signifie cette ouverture ; mais je compris par là que c'étoit apparemment un endroit de la cloison par où les deux amants pouvoient se parler.
DON JUAN bas.
La connoissance qu'il a de cette ouverture me surprend.