ACTE V, SCÈNE III
DON A«DRÉ.
Le concert de don Garcie et de la suivante me fit trembler pour vous ; et , dès qu'ils se furent séparés , ne consultant que l'intérêt que je prenois à votre honneur, j'ordonnai à Mogicon d'aller chez vous et de m'ouvrir la porte quand il croiroit tous les domestiques retirés. Il n'y manqua pas : j'entrai ; et , quoique dans les ténèbres, je ne laissai pas de gagner l'appartement de Léonor. Je cherche à tâtons la porte de sa chambre; je la trouve ouverte ; j'en suis étonné ; j'écoute avec attention ; j'entends un bruit sourd , et bientôt crier Léonor. Je vole à son secours , et ma présence rend inutile la violence du téméraire , qui , se voyant découvert , a recours à l'artifice. D'auteur qu'il est de l'attentat , il se fait auteur de la défense. Vous arrivâtes alors, don Juan, et votre arrivée m'empêcha de vous venger. Ce n'est pas tout : j'attends ici don Garcie pour le punir d'avoir osé vous rendre suspects mon zèle et mon amitié. A présent que vous êtes parfaitement instruit des motifs des démarches que j'ai faites , si vous persistez dans le dessein de m'ôter la vie , je vais la défendre avec la même ardeur que je l'aurois exposée pour la réparation de votre honneur.
(Il met l'épée à la main.) DON JUAN bas.
Si je ne savois pas que don André aime Léonor , je pourrois me laisser éblouir par ses discours... Cependant il ne s'est point mal justifié; et, s'il ne paroît coupable que parce qu'il est amoureux de Léonor , don Garcie doit-il passer pour innocent ? O ciel ! je sens q ue je retombe dans mes doutes !
DON ANDRÉ
(Bas.) Il balance, achevons de dissiper ses soupçons (Haut.) Vous dirai -je encore, don Juan, une
obligation que vous m'avez, et qui sans contredit, est plus grande que toutes les autres ?
DON JUAN
Ne me la laissez pas ignorer plus long-temps.
DON ANDRÉ
Apprenez qu'avant votre retour de Flandre , j'aimois Léonor ; mais sitôt que j'ai su qu'elle vous étoit destinée , j'ai combattu , j'ai vaincu mon amour. Après cela, don Juan, si vous gardez encore quelque ressentiment , me voici prêt à vous faire raison.
DON JUAN
Quoi ! Alvarade , vous m'avez fait ce sacrifice ?
DON ANDRÉ
Je vous l'ai fait sans hésiter.
Juste Dieu ! où m'alloit entraîner ma fureur ! j'aurois percé le sein du plus fidèle de mes amis ! Ah ! don
André , de grâce (il l'embrasse.) oubUez , dans cet
embrassement , les soupçons injurieux que je vous ai fait paroître. Compatissez à ma douleur. Jen ai lesprit si troublé , que vous ne devez , cher ami , faire aucune attention à tout ce que je vous ait dit. DON ANDRÉ.
Fi donc ! don Juan , vous n'y pensez pas. Je vous aime trop pour ne pas excuser tout... (Bas.) Bon ! il n'a plus de défiance... (Haut.) Je veux même vous défaire de don Garcie ,• reposez-vous sur moi du soin de votre vengeance.