CHAPITRE X
les lecteurs de cette nation n'en approuveroient pas les expressions figurées , et y trouveroient une bizarrerie d'imagination qui les feroit rire. Chaque peuple est entêté de son «oùt et de son génie : mais laissons là ces couplets , continua-t-il; vous allez entendre une autre musique.
Suivez de l'œil ces quatre hommes qui paroissent subitement dans la rue : les voici qui viennent fondre sur les symphonistes. Ceux-ci se font des boucliers de leurs instruments, lesquels, ne pouvant résister à la force des coups, volent en éclats. Voyez arriver à leur secours deux cavaliers , dont l'un est le patron de la séi^énade. Avec quelle furie ils chargent les agresseurs ! Mais ces derniers, qui les égalent en adresse et en valeur, les reçoivent de bonne grâce. Quel feu sort de leurs épées! Remarquez qu'un défenseur de la symphonie tombe 5 c'est celui qui a donné le concert; il est mortellement blessé. Son compagnon , qui s'en aperçoit , prend la fuite : les agresseurs , de leur côté , se sauvent , et tous les musiciens disparoissent ; il ne reste sur la place que finfortuné cavalier , dont la mort est le prix de sa sérénade. Considérez en même temps la fille de l'alcade : elle est à sa jalousie , d'où elle a observé tout ce qui vient de se passer ; cette dame est si fière et si vaine de sa beauté , quoique assez commune , qu'au lieu d'en déplorer les effets funestes , la cruelle s'en applaudit , et s'en croit plus aimable.
Ce n'est pas tout , ajouta-t-il : regardez un autre cavalier qui s'arrête dans la rue , auprès de celui qui est noyé dans son sang, pour le secourir , s'il est possible; mais, pendant qu'il s'occupe d'un soin si charitable, Lf, Diablf boiteux. i i
prenez garde qu'il est surpris parla ronde qui survient : la voilà qui le mène en prison, où il demeurera longtemps, et il ne lui en coûtera guère moins que s'il étoit le meurtrier du mort.
Que de malheurs il arrive cette nuit! dit Zambullo. Celui-ci , reprit le Diable , ne sera pas le dernier. Si vous étiez présentement à la porte du Soleil , vous seriez effrayé d'un spectacle qui s'y préparc. Par la négligence d'un domestique , le feu est dans un hôtel , où il a déjà réduit en cendres beaucoup de meubles précieux; mais quelque riches effets qu'il puisse consumer , don Pèdie de Escolano , à qui appartient cet hôtel magnifique, n'en regrettera point la perte , s'il peut sauver Séraphine , sa fille unique , qui se trouve en danger de périr.
Don Cleophas souhaita de voir cet incendie , et le boiteux le transporta dans l'instant même à la porte du Soleil, sur une grande maison qui faisoit face à celle où étoit le feu.