‹ uvres de A. René La Sage, ornées de gravures (volume 5)Chapitre 111 sur 193 · CHAPITRE Xir · texte numérisé non relu

CHAPITRE Xir

Nous voici arrivés au monument de cette éplise le plus respectable : les Espagnols ont autant de vénération })our ce tombeau que les Romains en avoient pour celui de Komulus. De quel grand peisonnage renferme-t-il donc la cendre ? dit Leandro Ferez. D'un premier ministre delà couronne d Espagne, répondit Asmodée : jamais la monarchie n'en aura peut-être un pareil. Le roi se reposa du soin du gouvernement sur ce grand homme, qui sut si bien s'en acquitter, que le monarque et les sujets en furent très-contents. L'état , sous son ministère, fut toujours florissant , et les peuples heureux; enfin , cet habile ministre eut beaucoup de religion et d'humanité : cependant , quoiqu'il n'eût rien à se reprocher en mourant , la délicatesse de son poste ne laissa pas de le faire trembler.

Un peu au-delà de ce ministre si digne d'être regretté, démêlez dans un coin une table de marbre noir attachée à un pilier. Voulez-vous que j'ouvre le sépulcre qui est dessous pour vous montrer ce qui reste d'une fille bourgeoise qui mourut à la fleur de son âge , et dont la beauté charmoit tous les yeux ? ce n'est plus que de la poussière ; c'étoit de son vivant une personne si aimable , que son père avoit de continuelles alarmes que quelque amant ne la lui enlevât ; ce qui auroit bien pu arriver , si elle eût vécu plus long- temps. Trois cavaliers qui l'idolàtroient furent inconsolables de sa peste, et se donnèrent la mort pour signaler leur désespoir. Leur tragique histoire est gravée en lettres d'or sur cette table de marbre , avec trois petites figures qui représentent ces trois galants désespérés : ils sont prêts à se défaire eux-mêmes; lun avale un verre de poison ,

1 autre se perce de son épee , et le troisième se [>iisse au cou une ficelle pour se pendre.

Le démon remarquant en cet endroit que l'écolier rioit de tout son cœur, et trouvoit fort plaisant qu On eût orné de ces trois figures lépitaphe de la bourgeoise , lui dit : Puisque cette imagination vous réjouit , peu s'en faut qu'en cet instant je ne vous transporte sur les bords du Tage , pour vous montrer le monument qu un auteur dramatique a fait construire dans l'église d'un village auprès d'Almaraz, où il s'étoit retiré après avoir mené à Madrid une longue et joyeuse vie. Cet auteur a donné au théâtre un <rrand nombre do comédies pleines de gravelures et de gros sel \ mais il s'en est repenti avant sa mort; et , pour expier le scandale qu'elles ont causé , il a fait peindre sur son tombeau une espèce de bûcher composé de livres qui représentent quelques-unes de ses pièces , et l'on voit la Pudeur qui tient un flambeau allumé pour y mettre le feu.

Outre les morts qui sont dans les mausolées que je viens de vous faire observer , il y en a une infinité d'autres qui ont été enterrés ici fort simplement. Je vois errer toutes leurs ombres : elles se promènent, passent et repassent sans cesse les unes auprès des autres, sans troubler le profond repos qui règne dans ce lieu saint. Elles ne»se parlent point ; mais je lis dans leur silence toutes leurs pensées. Que je suis mortifié , s'écria don Gleophas , de ne pouvoir jouir, comme vous, du plaisir de les apercevoir! Je puis encore vous donner ce contentement, lui dit Asmodée; rien n'est plus facile pour moi. En même temps ce démon lui loucha les yeux ,

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