CHAPITRE XII. xn-j
geois laiinoient tendrement; d'ailleurs ils avoient besoin de lui pour subsister; leurs pleurs ne sauroient être perfides.
Il n'en est pas de même de ce qui se passe dans cette autre maison , où vous voyez la mort qui frappe un vieillard alité. C'est un conseiller qui a toujours vécu dans le célibat, et fait très-mauvaise chère pour amasser des biens considérables qu'il laisse à trois neveux, qui se sont assemblés chez lui dès qu'ils ont appris qu'il tiroit à sa fin. Ils ont fait paroître une extrême affliction, et fort bien joué leurs rôles; mais les voilà qui lèvent le masque, et se préparent à faire des actes d'héritiers , après avoir fait des grimaces de parents : ils vont fouiller partout. Qu'ils trouveront d'or et d'argent ! Quel plaisir! vient de dire tout à l'heure un de ces héritiers aux autres, quel plaisir pour des neveux d'avoir de vieux ladres d'oncles qui renoncent aux douceurs de la vie pour les leur procurer ! La belle oraison funèbre! dit Leandro Ferez. Oh! ma foi, reprit le Diable, la plupart des pères qui sont riches, et qui vivent long-temps, n'en doivent point attendre une autre de leurs propres enfants.
Tandis que ces héritiers pleins de joie cherchent les trésors du défunt , la mort vole vers un grand hôtel , où demeure un jeune seigneur qui a la petite vérole. Ce seigneur, le plus aimable de la cour, va périr au commencement de ses beaux jours, malgré le fameux médecin qui le gouverne , ou peut-être parce qu il est gouverné par ce docteur.
Remaïquez avec quelle rapidité la mort fait ses opérations : elle a déjà tranché la destinée de ce jeune seigneur , et je la vois prête à faire une autre expédition. Le Diable boiteux. 13
lyS I.E DIA.BLE BOITEUX.
Elle s'arrête sur un couvent, elle descend dans une cellule , fond sur un bon religieux , et coupe le fil de la vie pénitente et mortifiée qu'il mène depuis quarante ans. La mort, toute terrible qu'elle est, ne l'a point épouvanté j mais , en récompense , elle entre dans un hôtel qu'elle va remplir d'effroi. Elle s'approche d'un licencié de condition, nommé depuis peu à l'évêché d'Albarazin. Ce prélat n'est occupé que des préparatifs qu'il fait pour se rendre à son diocèseavec toute la pompe qui accompagne aujourd'hui les princes de l'église. Il ne songe à rien moins qu'à mourir; néanmoins, il va tout à l'heure partir pour l'autre monde, où il arrivera sans suite comme le religieux; et je ne sais s'il y sera reçu aussi favorablement que lui.
O ciel! s'écria Zambullo, la mort va passer par-dessus le palais du roi! je ci'ains que d'un coup de faux la barbare ne jette toute l'Espagne dans la consternation. Vous avez raison de trembler, dit le boiteux, car elle n'a pas plus de considération pour les rois que pour leurs valets de pied ; mais, rassurez-vous, ajouta-t-il un moment après; elle n'en veut point encore au monarque: elle va tomber sur un de ses courtisans, sur un de ces seigneurs dont l'unique occupation est de le suivre et de faire leur cour : ce ne sont pas les honmies de l'état les plus difficiles à remplacer.
Mais il me semble , répliqua l'écolier , que la mort ne se contente pas d'avoir enlevé ce courtisan , elle fait encore une pause sur le palais , du côté de l'appartement de la reine. Cela est vrai, repartit le Diable, et c'est pour faire une très-bonne œuvre ; elle va couper le sifflet à une mauvaise femme qui se plaît à semer la