CHAPITRE XIV. iir
foiblosse : les comédies n'étant que des bagatelles, que de petites productions d'esprit... Tout beau, monsieur lauteur tragique, interrompit l'autre, tout beau : vous ne songez pas que vous vous échauffez; parlez, de grâce, devant moi, de la comédie avec un peu moins d'irrévérence. Pensez-vous qu'une pièce comique soit moins difficile à composer qu'une tragédie .** Détrompez-vous: il n'est pas plus aisé de faire rire les honnêtes gens, que de les faire pleurer. Sachez qu'un sujet ingénieux, dans les mœurs de la vie oi'dinaire , ne coûte pas moins ù traiter que le plus beau sujet héroïque.
Ah ! parbleu , s'écrie le poète sérieux d'un ton railleur, je suis ravi devons en tendi'e parler dans ces termes. Hé bien, monsieur Calidas, pour éviter la dispute, je veux désormais autant estimer vos ouvrages, que je les ai méprisés jusqu'ici. Je me soucie fort peu de vos mépris, monsieur Giblet, reprend avec précipitation l'auteur comique; et pour répondre à vos airs insolents , je vais vous dire nettement ce que je pense des vers que vous venez de me réciter : ils sont ridicules, et les pensées , quoique tirées d'Homère , n'en sont pas moins plates. Achille parle à ses chevaux; ses chevaux lui répondent : il y a là-dedans une image basse, de même que dans la comparaison du feu que les villageois font sur une montagne. Ce n'est pas faire honneur aux anciens que de les piller de cette sorte : ils sont, à la vérité, remplis de choses admirables; mais il faut avoiiplus de goût que vous n'en avez pour faire un heureux choix de celles qu'on doit emprunter d'eux.
Puisque vous n'avez pas assez d'élévation de génie , A répliqué Giblet, pour apercevoir les beautés de ma
ai8 L£ OIAULE BOITEUX.
poésie, et pour vous punir d'avoir osé critiquer lua scène, je ne vous en lirai pas la suite. Je ne suis que trop puni d'en avoir entendu le commencement , a reparti Calidas : il vous sied bien à vous de mépriser mes comédies. Apprenez que la plus mauvaise que je puisse faire sera toujours fort au-dessus de vos tiagédies , et qu'il est plus facile de prendre l'essor et de se guinder sur de grands sentiments, que d'attraper une plaisanterie fine et délicate.
Grâce au ciel, dit le tragique d'un air dédaigneux , si j'ai le malheur de n'avoir pas votre estime , je crois devoir m'en consoler. La cour juge plus favorablement de moi que vous ne faites ; et la pension dont elle m'a
bien voulu Eh ! ne croyez pas m'éblouir avec vos
pensions de cour, interrompt Calidas: je sais trop de quelle manière on les obtient, pour en faire plus de cas de vos ouvrages. Encore une fois, ne vous imaginez pas mieux valoir que les auteurs comiques : et pour vous prouver même que je suis convaincu qu'il est plus aisé de composer des poèmes dramatiques sérieux que d'autres, c'est que si je retourne en France, et que je n'y réussisse pas dans le comique, je m'abaisserai à faire des tragédies.
Pour un composeur de farces , dit le poète tragique , vous avez bien de la vanité. Pour un versificateur qui ne doit sa réputation qu'à de faux brillants, dit l'auteur comique, vous vous en faites bien accroire. \ous êtes un insolent, a répliqué l'autre. Si je n'étois pas chez vous , mon petit monsieur Calidas , la péripétie de cette aventure vous appiendroit à respecter le cothurne. Que cette considératii)u ne vous retienne point, mon grantl
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monsieur Giblet, a répondu Calidas : si vous avez envie de vous faire battre , je vous battrai aussi bien chez moi qu'ailleurs.
En même temps ils se sont tous deux pris à la gorge et aux cheveux, et les coups de, poings et de pieds n'ont pas été épargnés de part et d'autre. Un Italien , couché dans la chambre voisine , a entendu tout ce dialogue ; et au bruit que les auteurs l'aisoient en se battant, il a jugé qu'ils étoient aux prises. Il s'est levé, et par compassion pour ces Français, quoique ItaUen, il a appelé du monde. Un Flamand et deux Allemands, qui sont ces personnes que vous voyez en robes de chambre, viennent avec l'Italien séparer les combattants.
Ce démêlé me paroit plaisant, dit don Gleophas. Mais, à ce que je vois, les auteurs^tragiques, en France, s'imaginent être des personnages plus importants que ceux qui ne font que des comédies. Sans doute , répondit Asmodée. Les premiers se croient autant au-dessus des autres , que les héros des tragédies sont au-dessus des valets des pièces comiques. Eh ! sur quoi fondent-ils leur orgueil, répliqua l'écolier? Est-ce qu'il seroit en effet plus difficile de faire une tragédie quune comédie? La question que vous me faites, repartit le Diable, a cent fois été agitée, et lest encore tous les jours. Pour moi, voici comment je la décide, n'en déplaise aux hommes qui ne sont pas de mon sentiment : je dis quil n'est pas plus facile de composer une pièce comique qu une tragique ; car si la dernière étoit plus difficile que l'autre , il faudroit conclure de là qu un faiseur de tragédies seroit plus capable de faire une comédie que le meilleur auteur comique; ce qui ne saccorderoit pas
avec l'expérience. Ces deux sortes de poëmes demandent donc deux génies d'un caractère différent, mais d'une égale habileté.
Il est temps, ajouta le boiteux, de finir la digression : je vais reprendre le fil de l'histoire que vous avez interrompue.
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