CHAPITRE XIV. aïO
rappeler à la vie. Ma versification n'est point un assemblage de sentiments comnmns et d'expressions triviales que la rime seule soutienne; c'est une poésie mâle qui émeut le cœur et trappe l'esprit. Je ne suis pas de ces poétereaux dont les pitoyables nouveautés ne font ([uo passer sur la scène comme des ombres , et vont à Utique divertir les Africains ; mes pièces , dignes d'être consacrées avec ma statue dans la bibliothèque palatine , ont encore la foule "^piès trente représentations : mais venons , ajouta ce poète modeste , venons aux vers dont je veux vous donner l'étrenne.
Voici ma tragédie : La /nort de Patroc/e. Scène première, Briséis et les autres captives d'Achille paroisseni : elles s'arrachent les cheveux et se frappent le sein, pour témoigner la douleur qu'elles ont de la mort de Patrocle. Elles ne peuvent pas même se soutenir ; abattues par leur désespoir, elles se laissent tomber sur le théâtre. Vous me direz que cela est un peu hasardé ; mais c'est ce que je cherche. Que les petits génies se tiennent dans les bornes étroites de fimitation, sans oser les franchir, à la bonne heure ; il y a de la prudence dans leur timidité : pour moi , j'aime le nouveau, et je tiens que, pour émouvoir et ravir les spectateui'S, il faut leur présenter des images auxquelles ils ne s'attendent point.
Les captives sont donc couchées par terre. Phénix , gouverneur d'Achille , est avec elles : il les aide à se relever l'une après l'autre ; ensuite il commence la protase par ces vers :
Priam va perdre Hector et sa superbe ville ;
Les Grecs veulent venger le compagnon d'Achille,
Le fier AganiLMnnon, lo diyin Camelus ,
Ul4 i'£ UIXBLE B01T1£UX.
Nestor, pareil aux dieux , le vaillant Euniehis ,
Léoute, de la pique adroit à l'exercice ,
Le nerveux Diomède, et l'éloquent Ulysse.
Achille s'y prépare , et déjà ce héros
Pousse vers Ilium ses immortels chevaux;
Pour arriver plus tôt où sa fureur l'entraîne,
Quoique l'œil qui les voit ne les suive qu'à peine,
Il leur dit : Chers Xanthus, Balius , avancez ;
Et, lorsque vous serez de carnage lassés ,
Quand les Troyens fuyant rentreront dans leur ville,
Regagnez notre camp, mais non pas saiij Achille.
Xanthus baisse la tète , et répond par ces mots :
Acliille , vous serez content de vos chevaux.
Ils vont aller au gré de votre impatience ;
Mais de votre trépas l'instant fatal s'avance.
.Tnnon aux yeux de bœuf ainsi le fait parler.
Et d'Achille aussitôt le char semble voler.
Les Grecs, en le voyant , de mille cris de joie
Soudain font retentir le rivage de Troie. ,
Ce prince, revêtu des armes de Vulcain ,
Paroît plus éclatant que l'astre du matin ,
Ou tel que le soleil , commençant sa carrière ,
S'élève pour donner au monde la lumière ;
Ou brillant comme un feu que les villageois font
Pendant l'obscure nuit sur le sommet du mont.
Je m'arrête , a poursuivi l'auteur tragique, pour vous laisser respirer un moment ; car si je vous récitois toute ma scène de suite , la beauté de ma versification , et le grand nortibre de traits brillants et de pensées sublimes qu elle contient , vous suttoqueroient. Remarquez la justesse de cette comparaison : Plus éclatant quun feu
que les villageois font Tout le monde ne sent point
cela 5 mais vous, qui avez de l'esprit, et du véritable , vous en devez être enchanté. Je le suis sans doute, a répondu lauteur comique en souriant dun air malin; l'ien R est si beau , et je suis persuadé que vous ne man-
ClIAI'irUE XIV.
querez pas de parler aussi tlaus votre tragédie du soin que preuoit Thetis de chasser les mouches troyeinies qui sapprochoient du corps de Patrocle. Ne pense/ pas vous en moquer, a réph([ué le tragique. Un poêle qui a de 1 habileté peut tout risquer : cet endroit-la est peut-être celui de ma pièce le plus propre à me fournir des vers pompeux; je ne le raterai pas, sur ma parole.
Tous mes ouvrages, a-t-il continué sans façon, sont marqués au bon coin : aussi quand je les lis , il iauL voir comme on les applaudit ; je m'arrête à cha([ue vers pour recevoir des louanges. Je me souviens .qu un jour je hsois à Paris une tragédie dans une maison où ii va tous les jours de beaux esprits à l'heure du dîner, el dans laquelle, sans vanité, je ne passe pas pour un Pi-adon : la grande comtesse de Vieille-Brune y étoit; elle a le goût fin et délicat; je suis son poète tavori. Elle pleuroit à chaudes larmes dès la première scène; elle fut obligée de changer de mouchoir au second acte ; elle ne fit que sangloter au troisième; elle se trouva mal au quatrième; et je crus, à la catastrophe, qu'elle alloit mourir avec le héros de ma pièce.
A ces mots, quelque envie qu'eût l'auteur comique <le garder son sérieux, il lui est échappé un éclat de rire. Ah! que je reconnois bien, dit-il, cette bonne comtesse à ce trait-là : c'est une fenune qui ne peut souffrir la comédie; elle a tant d'aversion pour le comique, qu'elle sort ordinairement de sa loge après la grande pièce , pour emporter toute sa douleui-. La tra gédie est sa belle passion ; que l'ouvrage soit bon ou mauvais, pourvu que vous y fassiez parler des amants
2l6' LE DIAULK BOITEUX.
malheureux, vous êtes sûr d'attendrir la dame. Fi'anchcment , si je composois des poèmes sérieux , je voudrois avoir d'autres approbateurs qu'elle.
Oh! j'en ai d'autres aussi, dit le poète tragique : j'ai lapprobation de mille personnes de qualité , tant mâles que femelles... Je me défierois encore du suffrage de ces personnes-là, interrompit l'auteur comique; je semis en garde contre leurs jugements. Savez-vous bien pourquoi .•'c'est que ces sortes d'auditeurs sont distraits, pour la plupart, pendant une lecture, et qu'ils se laissent prendre à la beauté d'un vers , ou à la délicatesse d'un sentiment : cela suffit pour leur faire louer tout un ouvrage, quelque imparfait qu'il puisse être d'ailleurs. Tout au contraire, entendent-ils quelques vers dont la platitude ou la dureté leur blesse foreille, il ne leur en faut pas davantage pour décrier une bonne pièce.
Hé bien ! a repris l'auteur sérieux, puisque vous voulez que ces juges-là me soient suspects, je m'en fie donc aux applaudissements du parterre. Hé! ne me vantez pas, s'il vous plaît, votre parterre, a répliqué l'autre ; il fait paroître trop de caprice dans ses décisions. Il se trompe quelquefoissi lourdement aux représentations des pièces nouvelles, qu'il sera des deux mois entiers sottement enchanté d'un mauvais ouvrage. Il est vrai que, dans la suite, l'impression le désabuse, et que l'auteur demeure déshonoré après un heureux succès.
C'est un malheur qui n'est pas à craindre pour moi , a dit le tragique : on réimprime mes pièces aussi souvent qu'elles sont représentées. Javoue qu il n'en est pas de même des comédies : l'impression découvre leui