‹ uvres de A. René La Sage, ornées de gravures (volume 5)Chapitre 133 sur 193 · CHAPITRE XV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XV

rappela le peu de force qui lui restoit , et , d'une voix foible , confirma l'avis que don Fadrique avoit reçu. Il ajouta ensuite que don Alvaro avoit dessein de conduire la veuve de Gifuentes à Sassari , dans l'île de Sardaigne , où il avoit un parent dont la protection et l'autorité lui promettoient un silr asile.

Cette déposition soulagea lé désespoir de Mendoce et du Tolédan : ils laissèrent leTblessé dans le château , où il mourut quelques heures après , et ils s'en retournèrent à Valence, en songeant au parti qu'ils avoient à prendre. Ils résolurent d'aller chercher leur ennemi commun dans sa retraite: ils s'embarquèrent bientôt tous deux sans suite, à Dénia, pour passer au Port-Mahon, ne doutant pas qu'ils n'y trouvassent une commodité pour aller à l'île de Sardaigne. Effectivement , ils ne furent pas plus tôt arrivés au Port-Mahon qu'ils apprirent qu'un vaisseau frété pour Cagliari devoit incessamment mettre à la voile : ils profitèrent de l'occasion.

Le vaisseau partit avec un vent tel qu'ils le pouvoient souhaiter ; mais cinq ou six heures après leur départ, il survint un calme; et la nuit, le vent étant devenu contraire , ils furent obligés de louvoyer , dans l'espérance qu'il changeroit. Ils naviguèrent de cette sorte pendant trois jours ; le quatrième , sur les deux heures après midi, ils découvrirent un vaisseau qui venoit droit^à eux les voiles tendues. Ils le prirent d'abord ppur un vaisseau marchand ; mais voyant qu'il s'avancoit presque sous leur canon , sans arborer aucun pavillon , ils ne doutèrent plus que ce ne fût un corsaire.

Ils ne se trompoient pas ; c'étoit un pirate de Tunis

qui croyoit que les chrétiens alloient se rendre sans combattre; mais lorsqu'il s'aperçut qu'ils brouilloient les voiles et préparoient leur canon, il jugea que l'affaire seroit plus sérieuse qu'il n'avoit pensé : c'est pourquoi il s'arrêta , brouilla aussi ses voiles , et se disposa au combat.

Ils commencèrent de part et d'autre à se canonner , et les chrétiens sembloient avoir quelque avantage ; mais un corsaire d'Alger, avec un vaisseau plus grand et mieux armé que les deux autres , arrivant au milieu de l'action , prit le parti du pirate de Tunis. Il s'approcha du bâtiment espagnol à pleines voiles , et le mit entre deux feux.

Les chrétiens perdirent courage à cette vue ; et ne voulant pas continuer un combat qui devenoit trop inégal, ils cessèrent de tirer. Alors il parut , sur la poupe du navire d'Alger, un esclave qui se mit à crier en espagnol aux gens du vaisseau chrétien qu'ils eussent à se rendre pour Alger, s'ils vouloient qu'on leur fît quartier. Après ce cri, un Turc , qui tenoit une banderole de taffetas vert , parsemée de demi-lunes d'argent entrelacées , la fit flotter dans l'air. Les chrétiens , considérant que toute leur résistance ne pouvoit être qu'inutile , ne songèrent plus à se défendre : ils se livrèrent à toute la douleur que Tidée de l'esclavage peut causer à des hommes libres; et le maître , craignant qu'un plus long retardement n'irritât des vainqueurs barbares , ôta la banderole de la poupe , se jeta dans l'esquif avec quelques-uns de ses matelots, et alla se rendre au corsaire d'Alger. -

Ce pirate envoya une partie de ses soldats visiter le

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