‹ uvres de A. René La Sage, ornées de gravures (volume 5)Chapitre 153 sur 193 · CHAPITRE XVI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVI

libraires. Une petite aventure, arrivée il n'y a pas cent ans à Madrid , va vous le prouver.

Trois libraires soupoient ensemble au cabaret : la conversation tomba sur la rarete^ des bons livres nouveaux. Mes amis, dit là-dessus un des convives , je vous dirai confidemment que j'ai fait un beau coup ces jours ])assës : j'ai acheté une copie qui me coûte un peu cher à la vérité; mais elle est d'un aviteur!... c'est de l'or eu barre. Un autre libraire prit alors la parole , et se vanta pareillement d'avoir fait uue emplette excellente le jour précédent. Et moi , messieurs , s'écria le troisième à son tour , je ne veux pas demeurer en reste de confiance avec vous : je vais vous montrer h\ perle des manuscrits 5 j'en ai fait aujourd'hui l'heureuse acquisition. En même temps chacun tira de sa poche la précieuse copie qu'il disoit avoir achetée ; et comme il se trouva que cétoil une nouvelle pièce de théâtre, intitulée le Juif errant , ils furent fort étonnés quand ils virent que c'étoit le même ouvrage qui leur avoit été vendu à tous trois séparément.

Je découvre dans une autre maison , poursuivit le Diable, un amant timide et respectueux qui vient de se réveiller. Il aime une veuve toute des plus vives : il revoit qu'il étoit avec elle au fond d'un bois , où il lui tenoit des discours tendres, et qu'elle lui a répondu : Ah ! que vous êtes séduisant ! vous me persuaderiez si je n'étois pas en garde contre les hommes ; mais ce sont des trompeurs: je ne me fie point à leurs paroles; je veux des actions. Hé ! quelles actions , madame , exigezvous de moi? a repris l'amant; faut-il, pour vous prouver la violence de mon amour , entreprendre les dou'ze ira-

26a LE DIABLE BOITEUX.

vaux d Hercule ? Hé , non ! don Nicaise , non , a reparti la dame, je ne vous en demande pas tant. Là-dessus il s'est réveillé.

Apprenez-moi , de grâce, dit l'écolier, pourquoi cet homme couché dans un lit brun se débat comme un possédé. C'est, répondit le boiteux , un habile licencié qui fait un songe dont il est terriblement agité. Il rêve qu'il dispute et soutient l'immortalité de lânie contre un petit docteur en médecine qui est aussi bon catholique qu'il est bon médecin. Au second étage , chez le licencié , loge un gentilhomme d'Estramadure , nommé don Baltazar Fanfarronico , qui est venu en poste à la cour demander une récompense pour avoir tué un Portugais d'un coup d'escopette. Savez-vous quel songe il fait ? Il rêve qu'on lui donne le gouvernement d'Antequère, et encore n'est -il pas content : il croit mériter une vice-royauté.

Je découvre dans un hôtel garni deux personnes de conséquence qui rêvent bien désagréablement. L'un, qui est gouverneur d'une place forte, songe qu'il est assiégé dans sa forteresse , et qu'après une légère résistance , il est obligé de se rendre prisonnier de guerre avec sa garnison. L'autre est l'évêque de Murcie j la cour a chargé ce prélat éloquent de faire l'éloge funèbre d'une princesse , et il doit le prononcer dans deux jours. Il rêve qu'il est en chaire , et qu'il demeure court après Vexorde de son discours. Il n'est pas impossible , dit don Gleophas , que ce malheur lui arrive en effet. Non vraiment, répondit le Diable , et il n'y a pas même long-temps que cela est arrivé à sa grandeur en pareille occasion.

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