CHAPITRE XVI
Voulez-vous que je vous montre un somnambule ? v«)us n'avez qu'à regarder dans les écuries de cet hôtel : qu'y voyez-vous ? J'aperçois , dit Leandro Ferez , un homme en chemise qui marche, et tient, ce me semble, une étrille à la main. Hé bien , reprit le démon , c'est un palefrenier qui dort. Il a coutume toutes les nuits de se lever de son lit , et , tout en dormant , d'étriller ses chevaux; après quoi il se recouche. On s'imagine dans l'hôtel que c'est l'ouvrage d'un esprit follet , et le palefrenier lui-même le croit comme les autres.
Dans une grande maison , vis-à-vis l'hôtel garni , demeure un vieux chevalier de la Toison, lequel a jadis été vice-roi du Mexique. Il est tombé malade ; et comme il craint de mourir, sa vice-royauté commence à l'inquiéter : il est vrai qu'il l'a exercée d'une manière qui justifie son inquiétude. Les chroniques de la JNouvelle-Espagne ne font pas une mention honorable de lui. Il vient de faire un songe dont ^oute l'horreur n'est point encore dissipée , et qui sera peut-être cause de sa mort. Il faut donc, dit ZambuUo, que ce songe soit bien extraordinaire. Vous allez l'entendre, reprit Asmodée ; il a quelque chose, en effet, de singulier. Ce seigneur révoit tout à l'heure qu'il étoit dans la vallée des morts ^ où tous les Mexicains qui ont été les victimes de son injustice et de sa cruauté sont venus fondre sur lui, en l'accablant de reproches et d'injures : ils ont même voulu le mettre en pièces; mais il a pris la fuite, et s'est dérobé à leur fureur. Après quoi il s'est trouvé dans une grande salle toute tendue de drap noir, où il a vu son père et son aïeul assis à une table sur laquelle il y avoit trois couverts. Ces deux tristes convives lui ont
204 LE DIABLE BOITEDX.
fait signe de s'approcher d'eux; et son père lui a dit, avec la gravité qu'ont tous les défunts : Il y a long-temps que nous t'attendons; viens prendre ta place auprès de nous.
Le vilain rêve ! s'écria l'écolier : je pardonne au malade d'en avoir l'imagination blessée. En récompense , dit le boiteux , sa nièce, qui est couchée dans un appartement au-dessus du sien, passe la nuit délicieusement; le sommeil lui présente les plus agréables idées. C'est une fille de vingt-cinq à trente ans, laide et mal faite. Elle rêve que son oncle , dont elle est l'imique héritière , ne vit plus , et qu elle voit autour d'elle une foule d'aimables seigneurs qui se disputent la gloire de lui plaire.
Si je ne me trompe , dit don Cleophas , j'entends rire derrière nous. Vous ne vous trompez point , reprit le Diable ; c est une femme qui rit en dormant à deux pas d'ici; une veuve qui fait la prude, et qui n'aime rien tant que la médisance. Elle songe qu'elle s'entretient avec une vieille dévote , dont la conversation lui fait beaucoup de plaisir.
Je ris à mon tour , en voyant , dans une chambre audessous de cette femme , un bourgeois qui a de la peine à vivre honnêtement du peu de bien qu'il possède. Il rêve qu'il ramasse des pièces d'or et d'argent , et que plus il en ramasse , plus il en trouve à ramasser ; il en a déjà rempli un grand coffre. Le pauvre garçon ! dit Leandro ; il ne jouira pas long-temps de son trésor. A son réveil , reprit le boiteux , il sera comme un vrai riche qui se meurt ; il verra disparoître ses richesses.
Si vous êtes curieux de savoir les songes de deux co-