‹ uvres de A. René La Sage, ornées de gravures (volume 5)Chapitre 158 sur 193 · CHAPITRE XVir · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVir

mentables, qu'à ses tristes accents il n y a point de vieille qui ne descende d'un quatrième étage pour lui apporter un maravédis.

Tandis que ces fainéants vont, sous le masque de la pauvreté , attraper l'argent du public, je remarque bien des artisans laborieux, quoique Espagnols, qui s'apprêtent à gagner leur vie à la sueur de leur corps. J'aperçois de toutes parts des hommes qui se lèvent et s'habillent pour aller remplir leurs différents emplois. Combien de projets formés cette nuit vont s'exécuter ou s'évanouir en ce jour ! Que de démarches l'intérêt, l'amour et l'ambition vont faire faire !

Que vois-je dans la rue.'' interrompit don Cleophas. Qui est cette femme chargée de médailles , qui conduit un laquais, et qui marche avec précipitation? elle a sans doute quelque affaire fort pressante. Oui certainement, repondit le Diable : c est une vénérable matrone qui court à une maison où l'on a besoin de son ministère. Elle y va trouver une comédienne qui pousse des cris, et auprès d'elle il y a deux cavaliers bien embarrassés. L'un est le mari , et l'autre un homme de condition qui s'intéresse à ce qui va se passer; car les couches des femmes de théâtre ressemblent à celles d'Alcmène : il y a toujours un Jupiter et un Amphitryon qui sont auteurs du parti.

Ne diroit-on pas , à voir ce cavalier à cheval avec sa carabine, que c'est un chasseur qui va faire la guerre aux lièvres et aux perdreaux des environs de Madrid ? cependant il n'a aucune envie de prendre le divertissement de la chasse : il est occupé d'un autre dessein; il va gagner un village où il se déguisera en paysan pour

s'introduire, sous cet habit, dans une ferme où est sa maîtresse sous la conduite d'une mère sévère et vigilante.

Ce jeune bachelier , qui passe et marche à pas précipités , a coutume d'aller tous les matins faire sa cour à un vieux chanoine qui est son oncle , et dont il couche en joue la prébende. Regardez , dans cette maison vis-àvis de nous , un homme qui prend son manteau et se dispose à sortir, c'est un honnête et riche bourgeois qu'une affaire assez sérieuse inquiète. Il a une fille unique à marier; il ne sait s'il doit la donner à un jeune procureur qui la recherche , ou bien à un fier hidalgo qui la demande. Il va consulter ses amislà-dessus; et, dans le fond, rien n'est plus embarrassant. Il craint, en choisissant le gentilhomme, d'avoir un gendre qui le mépiise ; et il a peur, s'il s'en tient au procuieur, de mettre dans sa maison un ver qui en ronge tous les meubles.

Considérez un voisin de ce père embarrassé , et démêlez , dans ce corps-de-logis où il y a de superbes ameublements , un homme en robe de chambre de brocard rouge à fleurs d'or : c'est un bel esprit qui fait le seigneur en dépit de sa basse origine. Il y a dix ans qu'il n'avoit pas vingt maravédis, et il jouit à présent de dix mille ducats de rente. Il a un équipage très-joh; mais il en rabat l'entretien sur sa table , dont la frugalité est telle , qu il mange ordinairement le petit poidet en son particulier : il ne laisse pas pourtant de régaler quelquefois, par ostentation, des personnes de qualité. Il donne aujourdhui à dîner à des conseillers d'état ; et, pour cet effet, il vient d'envoyer chercher un pâtissier et un rôtisseur \ il va marchander avec eux sou à sou,

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