‹ uvres de A. René La Sage, ornées de gravures (volume 5)Chapitre 167 sur 193 · CHAPITRE XIX. aSy · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIX. aSy

y a dans la captivité des uns , et les embarras où vont se trouver quelques autres à leur retour chez eux , je suis persuadé que vous ne serez pas fâché que je vous donne ce divertissement. Oh ! pour cela non , reprit l'écolier : ce que vous dites là change la thèse , et vous me ferez un vrai plaisir de tenir votre promesse.

Pendant qu'ils s'entretenoient de cette sorte, ils entendirent tout-à-coup de grands cris que poussa la populace à la vue des^^captifs qui marchoient en cet ordre. Ils alloient à pied , deux à deux , sous leurs habits d'esclaves , et chacun ayant sa chaîne sur ses épaules. Un assez grand nombre de religieux delà Merci , qui avoient été au-devant d'eux, les précédoient, montés sur des mules caparaçonnées d'étamine noire , comme s'ils eussent mené un deuil, et un de ces bons pères portoit l'étendard de laRédemption. Les plus jeunes captifs étoient à la tête ; les vieux les suivoient : derrière ceux-ci paroissoit , sur un petit cheval , un religieux du même ordre que les premiers, lequel avoit tout l'air d'un prophète. Aussi étoit-ce le chef de la mission. Il s'attiroit les yeux des assistants par sa gravité , ainsi que par une longue barbe grise qui le rendoit vénérable; et on lisoit sur le visage de ce Moïse espagnol la joie inexprimable qu'il ressentoit de ramener tant de chrétiens dans leur patrie.

Ces captifs , dit le boiteux , ne sont pas tous également ravis d'avoir recouvré la liberté. S'il y en a qui se réjouissent d'être sur le point de revoir leurs parents , il en est d'autres qui craignent d'apprendre que, pendant leur absence , il ne soit- arrivé dans leurs familles des événements plus cruels pour eux que Vesclavage.

288 I,E UIARI.E BOITEUX.

Par exemple, les deux qui marchent les premiers sont dans le dernier cas. L'un, natif de la petite ville de Velilla en Aragon , après avoir été dix ans dans la servitude des Turcs, sans recevoir aucunes nouvelles de sa femme, va la retrouver mariée en secondes noces, et mère de cinq enfants qui ne sont pas de son bail. L'autre, fils d'un marchand de laine de Ségovie , fut enlevé par un corsaire , il y a près de quatre lustres. Il anpréhende que, depuis tant d'années, sa famille n'ait changé de face , et sa crainte n'est pas sans fondement : son père et sa mère sont morts , et ses frères , qui ont partagé tout le bien , l'ont dissipé par leur mauvaise conduite.

J'envisage avec attention un esclave, dit l'écolier, et je juge à son air qu'il est charmé de n'être plus exposé à la bastonnade. Le captif que vous regardez, répondit le Diable , a grand sujet d'être joyeux de sa délivrance ; il sait qu'une tante, dont il est unique héritier , vient de mourir , et qu'il va jouir d'une fortune brillante : cela l'occupe bien agréablement, et lui donne cet air de satisfaction que vous lui remarquez.

Il n'en est pas de même du malheureux cavalier qui marche à son côté : une cruelle inquiétude l'agite sans relâche, et en voici la cause. Lorsqu'il fut pris par un pirate d'Alger, en voulant passer d'Espagne en Italie, il aimoit une dame et en étoit aimé; il a peur que, pendant qu'il étoit dans les fers , la fidélité de la belle n'ait pas été inébranlable. Et a-t-il été long-temps esclave ? dit Zambullo. Dix-huit mois, répondit Asmodée. Oh ! parbleu, répliqua Leandro Ferez, je crois que ce galant se livre à une vaine terreur; il n'a pas mis la constance de sa dame à une assez forte épreuve pour

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