‹ uvres de A. René La Sage, ornées de gravures (volume 5)Chapitre 168 sur 193 · CHAPITRE XIX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIX

devoir tant s'alariuer. C est ce qui vous trompe , repartit le boiteux : sa princesse n"a pas sitôt su qu'il etoit captif en Barbarie, quelle s'est pourvue d'un autre amant.

Diriez-vous , continua le démon , que ce personnage qui suit immédiatement les deux que nous venons d'observer, et qu'une épaisse barbe rousse rend effroyable à voir, fut un fort joli liomme ? Rien pourtant n'est plus véritable ; et vous voyez , dans cette figure hideuse , le héros d'une histoire assez singulière que je vais vous conter.

Ce grand garçon se nomme Fabricio. Il avoit à peine quinze ans , lorsque son père , riche laboureur de Cinquello , gros bourg du royaume de Léon , mourut , et il perdit aussi sa mère peu de temps après; de sorte qu'étant fils unique , il demeura maître d un bien considérable , dont l'administration fut confiée à un de ses oncles , qui avoit de la probité. Fabricio acheva ses études déjà commencées à Salamanque : il y apprit ensuite à monter à cheval et à faire des armes j en un mot il ne négligea rien de tout ce qui pouvoit concourir à le rendre digne d'être regardé favorablement de dona Hipolita , sœur d'un petit gentilhomme qui avoit sa chaumière à deux portées d'escopette de Cinquello.

Cette dame étoit parfaitement belle , et à peu près de l'âge de Fabricio , qui , 1 ayant vue dès son enfance , avoit sucé , pour ainsi dire , avec le lait , l'amour dont il brûloit pour elle. Hipolita , de son côté , s'étoit bien aperçue qu'il n'étoit pas mal fait; mais le connoissant pour le fils d'un laboureur , elle ne daignoit pas le considérer avec beaucoup d'attention : elle étoit d une fierté Le Diable boiteux. 19

insupportable , aussi bien que son frère don Thomas de Xaral , qui n'avoit peut-être pas son pareil en Espagne , pour être gueux et entêté de sa noblesse.

Cet orgueilleux gentilhomme de campagne habitoit une maison qu'il appeloit son château, et qui n étoit, à parler proprement , qu'une masure , tant elle menaçoit ruine de toutes parts. Cependant , quoique ses facultés ne lui permissent pas de la faire réparer , quoiqu'il eût de la peine à vivre , il ne laissoit pas d'avoir un valet pour le servir , et de plus , il y avoit une femme maure auprès de sa sœur.

C'étoit une chose réjouissante que de voir paroître don Thomas dans le bourg , les fêtes et les dimanches , avec un habit de velours cr.imoisi tout pelé, et un petit chapeau garni d'un vieux plumet jaune, qu'il conservoit chez lui comme des reliques , pendant les autres jours de la semaine. Paré de ces guenilles, qui lui sembloient autant de preuves de sa noble origine, il tranchoit du seigneur , et croyoit assez payer les profondes révérences qu'on lui faisoit , lorsqu'il vouloit bien y répondre par un regard. Sa sœur n'étoit pas moins folle que lui de l'antiquité de sa race ; et elle joignoit à ce ridicule celui d'être si vaine de sa beauté , qu'elle vivoit dans la glorieuse espérance que quelque grand viendroit la demander en mariage.

Tels étoient les caractères de don Thomas et d'Hipolita. Fabricio le savoitbien; et pour s'insinuer auprès de deux personnes si altières, il prit le parti de flatter leur vanité par de faux respects ; ce qu'il fit avec tant d'adresse , que le frère et la sœur enfin trouvèrent bon qu'il eût l'honneur de leur aller souvent rendre ses

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