‹ uvres de A. René La Sage, ornées de gravures (volume 5)Chapitre 174 sur 193 · CHAPITRE XX. 3oi · texte numérisé non relu

CHAPITRE XX. 3oi

arbre sur lequel il étoit, cet homme s'assit, après eu avoir fait le tour deux ou trois fois.

Le Diable boiteux s'interrompit lui-même en cet endroit de son récit : Seigneur Zambullo , dit-il à don Cleophas , permettez-moi de jouir un peu de l'embarras où je mets votre esprit en ce moment. Vous êtes fort en peine de savoir qui pouvoit être ce mortel qui se trouvoit là si mal à propos , et ce qui l'y amenoit; c'est ce que vous apprendrez bientôt j je n'abuserai point de votre patience.

Cet homme , après s'être assis au pied de l'arbre^dont l'épais feuillage déroboit à ses yeux don Pablos , s'y reposa quelques instants ; puis il se mit à creuser la terre avec un poignard, et fit une profonde fosse où il enterra un sac de buffle : ensuite, il combla la fosse , la recouvrit proprement de gazon , et se retira. Bahabon , qui avoit observé tout avec une extrême attention , et dont les alarmes s'étoient changées en transports de joie, attendit que l'homme se fût éloigné pour descendre de son arbre et aller déterrer le sac , où il ne doutoit pas qu'il n'y eût de l'or ou de l'argent. Il se servit pour cela de son couteau ; mais quand il n'en auroit pas eu , il se sentoit tant d'ardeur pour ce travail , qu'avec ses seules mains il auroit pénétré jusqu'aux entrailles de la terre.

D'abord qu'il eut le sac en sa puissance , il se mit à le tâter; et, persuadé qu'il y avoit dedans des espèces , il se hâta de sortir du bois avec sa proie , craignant alors beaucoup moins la rencontre de l'alguazil que celle de l'homme à qui le sac appartenoit. Dans le ravissement où cet écolier étoit d'avoir fait un si bon coup, il marcha

3o2 I-E DIABLE BOITEUX.

légèrement toute la nuit , sans tenir de route assurée , sans se sentir fatigué ni incommodé du fardeau qu'il portoit. Mais à la pointe du jour il s'arrêta sous des arbres , assez près du bourg de Molorido , moins , à la vérité, pour se reposer, que pour satisfaire enfin la curiosité qu'il avoit de savoir ce que son sac renfermoit. Il le délia donc avec ce frémissement agréable qui vous saisit au moment que vous allez prendre un grand plaisir : il y trouva de bonnes doubles pistoles ; et, pour comble de joie , il en compta jusqu'à deux cent cinquante.

Après les avoir contemplées avec volupté , il rêva fort sérieusement à ce qu'il devoit faire ; et lorsqu'il eut formé sa résolution , il serra ses doublons dans ses pocbes, jeta le sac de buffle , et se rendit à Molorido. Il s'y fit enseigner une liôtellerie, où, tandis qu'on lui préparoit à déjeuner , il loua une mule , sur laquelle il retourna dès le jour même à Salamanque. "^

Il s'aperçut bien , à la surprise qu'on y fit paroître en le revoyant , que l'on n'ignoroit pas pourquoi il s étoit éclipsé ; mais il avoit sa fable toute prête : il dit qu'ayant besoin d'argent , et que n'en recevant point de son pays , quoiqu'il eût écrit vingt fois pour qu'on lui en envoyât, il s'étoit déterminé à y faire un tour, et que le soir précédent, comme il arrivoit à Molorido ; il avoit rencontré son fermier qui lui apportoit des espèces , de manière qu'il se trouvoit dans une situation à détromper tous ceux qui le croyoient un homme sans bien. Il ajouta qu'il pré ten doit faire connoître à ses créanciers qu'ils avoient eu tort de pousser à bout un honnête homme, qui les auroit depuis long-temps con-

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