CHAPITRE XX. 3o
tentés, s'il eût eu des fermiers plus exacts à lui faire toucher ses revenus. .
Il ne manqua pas effectivement d'assembler chez lui, dès le lendemain , tous ses créanciers , et de les payer jusqu'au dernier sou. Les mêmes amis qui l'avoient abandonné dans sa misère ne surent pas plus tôt qu'il avoit de l'argent frais , qu'ils revinrent à la charge ; ils recommencèrent à le flatter, dans l'espérance de se divertir encore à ses dépens 5 mais il se moqua d'eux à son tour. Fidèle au serment qu'il avoit fait dans le bois , il leur rompit en visière. Au lieu de reprendre son premier train , il ne songea plus qu'à faire des progrès dans la science des lois , et l'étude devint son unique occupation.
Cependant, me direz -vous, il dépensoit toujours à bon compte des doubles pistoles qui n'étoient point à lui. Jen demeure d'accord ; il faisoit ce que les trois quarts et demi des humains feroient aujourd'hui en pareil cas. Il avoit pourtant dessein de les restituer quelque jour, si par hasard il découvroit à qui elles appartenoient : mais se reposant sur sa bonne intention, il les dissipoit sans scrupule ; en attendant patiemment cette découverte, qu'il fit néanmoins une année après.
Le bruit courut dans Salamanque qu'un bourgeois de cette ville, nommé Ambrosio Piquillo, ayant été dans un bois pour y chercher un sac rempli de pièces d'or qu'il y avoit enterré, n'avoit trouvé que la fosse où il s'étoit avisé de le cacher, et que ce malheur réduisoit enfin ce pauvre homme à la mendicité.
Je dirai , à la louange de Bahabon , que les reproches secrets que sa conscience lui fit à cette nouvelle ne fu-
3o4 LE DIABLE BOITEDX.
rent pas inutiles. Il s'informa où demeuroit Ambrosio , et l'alla voir dans une petite salle basse où il y avoit pour tous meubles une chaise et un grabat. Mon ami, lui ditil d'un air hypocrite , j'ai appris par la voix public^ue le fâcheux accident qui vous est arrivé , et la charité nous obligeant à nous aider les uns et les autres à proportion de notre pouvoir, je viens vous apporter un petit secours ; mais je voudrois savoir de vous-même votre triste aventure.
Seigneur cavalier, répondit Piquillo, je vais vous la conter en deux mots. J avois un fils qui me voloit ; je m'en aperçus ; et craignant qu'il ne mît la main sur un sac de buffle dans lequel il y avoit deux cent cini^uante doublons bien comptés, je crus ne pouvoir mieux faire que de les aller enterrer dans le bois où j'ai eu l'imprudence de les porter. Depuis ce jour malheureux , mon fils m'a pris tout ce que j'avois , et a disparu avec une femme qu'il a enlevée. Me voyant dans un déplorable état pour le libertinage de ce mauvais enfant, ou plutôt par ma sotte bonté pour lui, j'ai voulu recourir à mon sac de buffle; mais hélas! cette seule ressource qui me restoit pour subsister m'a cruellement été ravie.
Cet homme ne put achever ces paroles sans sentir renouveler son affliction , et il répandit des pleurs en abondance. Don Pablos en fut attendri , et lui dit : Mon cher Ambrosio , il faut se consoler de toutes les traverses qui arrivent dans la vie : vos larmes sont inutiles; elles ne vous feront pas retrouver vos doubles pistoles, qui véritablement sont perduesipour vous , si quelque fripon les possède. Mais que sait-on ? elles peuvent être tombées entre les mains d'un homme de bien , qui ne