‹ uvres de A. René La Sage, ornées de gravures (volume 5)Chapitre 176 sur 193 · CHAPITRE XX. ;^o · texte numérisé non relu

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manquera pas de vous les rappoi'ter dès qu'il apprendra qu'elles sont à vous. Elles vous seront donc peut - être rendues 5 vivez dans cette espérance; et en attendant une restitution si juste, ajouta- t-il en lui donnant dix doublons de ceux mêmes qui avoient été dans le sac de buffle , prenez ceci , et me venez voir dans huit jours. Après lui avoir parlé de cette sorte, il lui dit son nom et sa demeure, et sortit tout confus des remercîments que lui faisoit Ambrosio , et des bénédictions qu'il en recevoit. Telles sont, pour la plupart, les actions généreuses : on se garderoit bien de les admirei', si l'on en pénétroit les motifs.

Au bout de huit jours, Piquillo, qui n'avoit pas oublié ce que don Pablos lui avoit dit, alla chez lui. Bahabon lui fît un très-bon accueil , et lui dit affectueusement : Mon ami , sur les bons témoignages qui m'ont été rendus de voiis , j'ai résolu de contribuer autant qu'il me seroit possible à vous remettre sur pied : j'y veux employer mon crédit et ma bourse.

Pour commencer à rétablir vos affaires , continuat-il , savez-vous ce que j'ai déjà fait ? Je connois quelques personnes de distinction qui sont très-charitables ; j'ai été les trouver, et j'ai si bien su leur inspirer de la compassion pour vous , que j'en ai tiré deux cents écus que je vais vous donner. En même temps il entra dans son cabiiîet, d'où il sortit un moment après avec un sac de toile où il avoit mis cette somme en argent , et non en doublons, de peur que le bourgeois, en recevant de lui tant de doubles pistoles , ne s'avisât de soupçonner la vérité^; au lieu que, par cette adresse, il parvenoit plus sûrement à son but, qui étoit de faire la restitu-

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don d'une manière (jui conciliât sa réputation avec sa conscience.

Aussi Ambrosio étoit - il bien éloigné de penser que CCS écus fussent de l'argent restitué : il les prit de bonne foi pour le produit d'une quête faite en sa faveur ; et après av(ur remercié de nouveau don Pablos , il regagna sa petite salle basse, en bénissant le ciel d'avoir trouvé un cavalier qui s'intéressoit pour lui si vivement.

Il rencontra le lendemain dans la rue un de ses amis qui n'étoit guère mieux que lui dans ses affaires, et qui lui dit : Je pars dans deux jours pour aller m embarquer à Cadix , où bientôt un vaisseau doit mettre à la voile pour la Nouvelle -Espagne : je ne suis pas content de ma condition dans ce pays- ci , et le cœur me dit que je serai plus heureux au Mexique. Je vous conseillerois de m'accompagner si vous aviez devant vous cent écus seulement.

Je ne serois pas en peine d'en avoir deux cents, répondit Piquillo : j entreprendrois volontiers ce voyage si j'étois svir de gagner ma vie aux Indes. Là-dessus son ami lui vanta la fertilité de la Nouvelle-Espagne, et lui fit envisager tant de moyens de s'y enrichir, qu'Ambrosio, se laissant persuader, ne pensa plus qu'à se préparer à partir avec lui pour Cadix. Mais avant que de quitter Salamanque , il eut soin de faire tenir une lettre à Bahabon , par laquelle il lui mandoit que , trouvant une belle occasion de passer aux Indes, il vouloit en profiter, pour voir si la fortune lui seroit plus favorable ailleurs que dans son pays ; qu'il prenoit la liberté de lui donner cet avis , en l'assurant qu'il conserveroit éternellement le souvenir de ses bontés.

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Le départ d'Ambrosio causa quelque chagrin à clou Pablos , qui voyoit par là déconcerter le plan qu'il avoir, de s acquitter peu à peu ; mais considérant que dans quelques années ce bourgeois pourroit revenir à Salamanque, il se consola insensiblement, et s'attacha plus que jamais à l'étude du droit civil et du droit canon. Il y fit de si grands progrès , tant par son application que par la vivacité de son esprit , qu'il devint le plus brillant sujet de l'université , qui le choisit enfin pour son recteur. Il ne se contenta pas de soutenir cette dignité par une profonde science j il travailla si fort sur lui, qu il acquit toutes les vertus d'un homme de bien.

Pendant son rectorat, il apprit qu'il y avoit dans les prisons de Salamanque un jeune garçon accusé de rapt, et près de perdre la vie. Alors se ressouvenant que le fils de Piquillo avoit enlevé une femme , il s'informa qui étoit le prisonnier ^ et ayant découvert que c'étoit Je fils d'Ambrosio lui-même , il entreprit sa défense. Ce qu il y a d'admirable dans la science des lois , c'est qu'elle fournit des armes pour et contre ; et comme notre recteur la possédoit à fond, il s'en servit utilement pour l'accusé : il est bien vrai qu'il joignit à cela le crédit de ses amis et les plus fortes sollicitations ; ce qui opéra plus que tout le reste.

Le coupable sortit donc de cette affaire plus blanc que neige. Il alla remercier son libérateur , qui lui dit : C'est à la considération de votre père que je vous ai rendu service. Je Vaime ; et pour vous en donner une nouvelle marque , si vous voulez demeurer dans cette ville, et y mener une vie d'honnête homme , j'aurai soin de votre foitune ; si, à l'exemple d'Ambrosio , vous

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souhaitez de faire le voyage des Indes , vous pouvez compter sur cincpiante pistoles; je vous en fais bon. Le jeune Piquillo lui répondit : Puisque j'ai le bonheur d'être protégé de votre seigneurie , j'aurois tort de m'éloigner d un séjour où je jouis d un si grand avantage : je ne sortirai point de Salamanque , et je vous proteste d'y tenir une conduite dont vous serez satisfait. Sur cette assurance , le recteur lui mit dans la main une vingtaine de pistoles , en lui disant : Tenez , mon ami , attachez-vous à quelque honnête profession ; employez bien votre temps , et soyez sûr que je ne vous abandonnerai point.

Deux mois après cette aventure, il arriva que le jeune Piquillo, qui de temps en temps venoit faire sa cour à don Pablos , parut un jour tout en pleurs devant lui. Qu'avez-vous ? lui dit Baliabon. Seigneur, répondit le fds d'Ambrosio , je viens d'apprendre une nouvelle qui me déchire le cœur. Mon père a été pris par un corsaire aloférien , et il est actuellement dans les fers : un vieillard de Salamanque , qui revient d'Alger , où il a été dix ans captif, et que les pères de la Merci ont racheté depuis peu , m'a dit tout à l'heure l'avoir laissé dans l'esclavage. Hélas ! ajouta-t-il en se frappant la poitrine , et s arrachant les cheveux , misérable que je suis ! c'est moi , dont le libertinage a réduit mon père à cacher son argent , et à se bannir de sa patrie ! C'est moi qui l'ai livré au barbare qui l'accable de chaînes ! Ah ! seigneur don Pablos , pourquoi m'avez-vous tiré des mains de la justice ? Puisque vous aimez mon père, il falloit être son vengeur , et me laisser expier , par ma mort , le crime d'avoir causé tous ses malheurs.

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A ce discours , qui niaïquoit un fripon de fils converti , îe recteur fut touché de la douleur que le jeune Piquillo faisoit paroître. Mon enfant , lui dit-il, je vois avec plaisir que vous vous repentez de vos fautes passées : essuyez vos larmes; il suffit que je sache ce qu'Anibrosio est devenu , pour vous assurer que vous le reverrez ; sa délivrance ne dépend que d'une rançon dont je me charge; quelques maux quil pidsse avoir soufferts, je suis persuadé qu'à son retour, trouvant en vous un fils sage et plein de tendresse pour lui , il ne se plaindra plus de son mauvais sort.

Don Pablos , par cette promesse , renvoya le fils d'Anibrosio tout consolé ; et trois ou quatre jours après il partit pour Madrid , où étant arrivé, il remit aux religieux de la Merci une bourse où il y avoit cent pistoles, avec un petit papier sur lequel ces paroles étoient écrites : « Cette somme est donnée aux pères de la Ré- « demption pour le rachat d'un pauvre bourgeois de « Salamanque, appelé Ambrosio Piquillo, captif à Alger. » Ces bons rehgieux, dans ce voyage qu'ils viennent de faire à Alger , n'ont pas manqué de suivre fintentiou du recteur; ils ont racheté Ambrosio, qui est cet esclave dont vous avez admiré l'air tranquille.

Mais il me semble, dit don Cleophas , que Bahabon n'en doit plus guère de reste à ce bourgeois. Don Pablos pense autrement que vous, répondit Asmodée. 11 restituera le principal et les intérêts : la délicatesse de sa conscience va jusqu'à se faire un scrupule de posséder le bien qu'il a gagné depuis qu'il est recteur; et quand il reverra Piquillo , il a dessein de lui dire : Ambrosio , mon ami , ne me regardez plus comme votre bienfai -

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leur ; VOUS ne voyez en moi que le fripon qui a déterré l'argent que vous aviez caché dans un hois : ce n'est point assez que je vous rende vos deux cent cinquante doublons, puisque je m'en suis servi pour parvenir au rang que je tiens dans le monde; tous mes effets vous appartiennent ; je n'en veux retenir que ce qu'il vous plaira que... Le Diable boiteux s'arrêta tout court en cet endroit ; il lui prit un frisson, et il changea

de visage, o

Qu'avez-vous;' lui dit l'écolier ; quel mouvement extraordinaire vous agite et vous coupe subitement la parole ? Ah ! seigneur Leandro , s'écria le démon d'une voix tremblante, (juel malheur pour moi ! Le magicien qui me tenoit prisonnier dans une bouteille vient de s'apercevoir que je ne suis plus dans son laboratoire : il va me rappeler par des conjurations si fortes, que je n'y pourrai résister. Que j'en suis mortifié! dit don Cleophas tout attendri : quelle perte je vais faire! Hélas! nous allons nous séparer pour jamais. Je ne le crois pas , répondit Asraodée : le magicien peut avoir besoin de mon ministère; et si j'ai le bonheur de lui rendre quelque service , peut-être par reconnoissance me remettra-t-il en liberté : si cela arrive , comme je l'espère, comptez que je vous rejoindrai aussitôt , à condition que vous ne révélerez à personne ce qui s'est passé cette nuit entre nous ; car si vous aviez l'indiscrétion d'en faire confidence à quelqu'un , je vous avertis que vous ne me reverriez plus.

Ce qui me console un peu d'être obligé de vous quitter, poursuivit-il, c'est que du moins j'ai fait votre fortune. Vous épouserez la belle Séraphine, que j ai

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