‹ uvres de A. René La Sage, ornées de gravures (volume 5)Chapitre 184 sur 193 · LA CHEMINÉE C ET LA CHEMNÉE D · texte numérisé non relu

LA CHEMINÉE C ET LA CHEMNÉE D

LA CHEMINÉE C

Quel prodige! quel miracle! savez-vous, ma bonne amie , ce qui vient de m arriver ?

LA CHEMI-SÉE D.

Y a-t-il long-temps ?

LA CHEMINÉE C

Environ une heure.

LA CHEMINÉE D

Non, ma chère voisine , jassistois à un mariage qui se faisoit sous mon manteau.

LA CHEMINÉE C

Un mai'iage !

LA CHEMINÉE D

Oui , et le mieux assorti qu il soit possible. Lisandre et Célimène m'ont pris pour témoin de leurs serments , et mes dieux pénates seuls sont garants de la foi qu'ils se sont donnée ; aucun mortel n'a été admis à cette cérémonie que Lisette, suivante fidèle de Célimène. Ils goûtent à présent les douceurs de cette union mystérieuse.

320 lilVTRETIEIlS

L4 CHEMI^ÎÉE C.

VoiJà un mariage bien solide.

LA CHEMINÉE D

Je sais qu'il y manque certaines petites formalités ; mais l'amour y suppléera : ils s'aiment , et je suis sûre que, malgré leurs parents, ils s'aimeront toujours. Trouve-t-on cela dans les mariages les plus réguliers ?

LA CHEMINÉE C

Non sans doute : le mariage est communément un contrat politique qui lie éternellement deux personnes qui ne s'aiment point , et qui se haïront toute leur vie.

LA CHEMINÉE D

Hé bien, je vous réponds que les nœuds qui viennent d'unir Lisandre à Célimène sont plus respectables ; ce sont les chaînes mêmes de l'amour.

LA CHEMINÉE G

Je vous félicite, ma chère voisine; je vous sais bon gré de vous intéresser au bonheur des amants ; nous leur devons cela comme leurs confidentes : pour moi , je lérois tout au monde pour eux. Ecoutez donc ce qui m'est arrivé : mon aventure ressemble assez à la vôtre ; vous savez que la chambre à laquelle j'appartiens est une vraie cellule.

LA CHEMINÉE D

Et que c'est la cellule d une petite personne cliarmante , de Julie.

LA CHEMINÉE G

Julie étoit aimée d'un jeune officier fort aimable , nommé Trason ; et Trason n'aimoit point une ingrate.

LA CHEMINÉE D

\'oilà ce que je ne savois pas.

DES ClIEMiJiKliS Dli MADRID. tiVJ

LA CHKMl^iÉE C.

Il ne manquoit à leur bonheur que roccasion dètre heureux \ mais la mère de Julie avoit plus d'yeux qu'Argus, et la chambre de cette fille malheureuse étoit plus inaccessible que la tour de Danaé.

LA CHEMINÉE D

Que vous êtes savante! vous possédez à merveille la fable ; je ci'ois qu'avant Julie vous aviez eu un po ëte à votre foyer ; mais la tour de Danaé , puisque vous me la citez , ne fut point impénétrable à une pluie d'or.

LA CHEMINÉE G

Cela est vrai : vous savez aussi que Danaé avoit pour amant un dieu, et un dieu quipouvoit convertir lapluie et les pierres en or; au lieu que Trason, après trois campagnes, ne doit pas être bien en espèces; ainsi, il n'étoit pas question de recourir à la pluie d'or.

LA CHEMINÉE D

De quel autre expédient s'est-il donc servi :^

LA CHEMINÉE G

Du plus simple quil fut possible. Trason demeure fort près d'ici ; sans autre magie que celle de l'amour , il a monté par la cheminée ; il est venu sur les toits jusqu'à mon chapiteau, qu'il a enlevé sans peine ( caije u'avois pas la moindre envie de lui résister); ensuite il est descendu par mon tuyau dans la chambre de Julie , en se soutenant avec le dos et les genoux.

LA CHEMINÉE D

L'attendoit-elle ?

LA CHEMINÉE G

JNon : elle le souhaitoit seulement ; cl loin do rece-

voir entre ses bras son amant, elle en a eu une frayeur étonnante, en le voyant descendre.

LA CHEMINÉE D

Je gage qu elle s'est évanouie.

LA CHEMINÉE C

On s'évanouiroit à moins. Point de plaisanterie , s'il vous plaît. Le beau ramoneur s'est jeté aux pieds de Julie, et s'est bientôt fait reconnoître pour Trason. Jamais on n'a vu de situation si tendre. Voilà l'avantage que nous avons , nous autres cheminées ; nous sommes témoins de mille jolies choses, que les hommes voudroient voir à quelque prix que ce fût. La peur de Julie est dissipée à présent , et son cœur est animé de sentiments bien différents.

LA CHEMINÉE D

Voilà, ma chère voisine, dans la même nuit, deux mariages assez ressemblants.

LA CHEMINÉE C

A peu près : cependant, mes amoureux n'ont pas seulement prononcé le vœu vénérable ; mais les événements obligeront peut-être la mère de Julie à recevoir Trason pour gendre. Je me réjouis d'avance de la désolation de cette pauvre femme.

LA CHEMINÉE D

Et moi des plaisirs que goiite à présent sa chère fille.

DES CHliMINEES DE MADRID. 0^9

Page 1